12 years a slave : esclave du passé

La sortie, à quelques mois d’écart, de Django Unchained, Lincoln et 12 years a slave, ne doit pas éclipser ce constat : même s’il a été le sujet de nombreux longs-métrages, l’esclavage des Noirs aux USA a rarement été traité aussi frontalement dans le cinéma américain que dans le nouveau film de Steve McQueen, son troisième après les beaucoup plus clivants Hunger et Shame. Le génocide indien est par exemple une plaie ouverte dans l’Histoire du pays qui a été exorcisée à travers tout un pan de la culture yankee. Mais l’esclavage institutionnalisé, qui a formé la base de tout un mode de pensée au XIXe siècle et d’une culture du ségrégationnisme peut-être plus violente encore qu’à l’époque Antique, reste sans doute le pan historique le plus honteux d’un pays qui a souvent évoqué le sujet à travers un prisme positif (comme les soldats noirs de Glory ayant l’honneur de mourir pour leur patrie au combat), sentimentaliste ou surréaliste, à la manière de Tarantino.

« Le thème trouve un écho assourdissant dans une Amérique post-Patriot Act, un écho dont le réalisateur semble lui-même semble conscient, filmant un regard caméra de Solomon aussi long que lourd de sens. »

Que trois réalisateurs accouchent à la même période d’un film sur ce sujet en dit long sur les interrogations qui travaillent l’Amérique en pleine ère Obama, alors que les inégalités, plus sociales que raciales, font ressurgir un conservatisme religieux et territorial basé sur la haine de l’autre et le recours systématique à la violence pour faire entendre son point de vue, si rétrograde soit-il. Les trois films sont en même temps très différents dans leur esthétique et leur approche, et se révèlent totalement complémentaires.

Les échos du passé

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En effet, Steve McQueen a choisi non pas d’expier l’injustice de l’esclavage dans un déluge de sang cathartique, ou dans un vibrant plaidoyer pour la démocratie présidentielle, mais de se concentrer, de manière abrupte, sur le calvaire d’un homme, Solomon Northup, violoniste réputé de la côte Est, père de famille respecté, qui, kidnappé en 1841 pour être vendu à des esclavagistes sudistes, va passer douze ans en servitude, à la merci du fouet de ses « maîtres » et enchaîné aux champs de coton où il doit se tuer à la tâche. L’homme survivra pour raconter son calvaire, et celui de tout un peuple moins considéré encore que les animaux. Tout cela dans un pays qui moins d’un siècle plus tard, se vantera de combattre « le monstre nazi » en brandissant son humanisme en étendard, alors qu’au pays, le racisme avait toujours droit de cité dans les États du Sud.

En auscultant ainsi le passé criminel d’une nation, McQueen réalise malgré tout un film on ne peut plus actuel : ce qui révolte logiquement le spectateur durant deux heures, ce n’est pas tant le fait que Northup soit traité comme une bête tout juste bonne à être tabassée, mais qu’on le prive arbitrairement, et avec la complicité d’une société toute entière, de sa liberté. Le thème trouve un écho assourdissant dans une Amérique post-Patriot Act, un écho dont le réalisateur semble lui-même semble conscient, filmant ainsi à mi-parcours un regard caméra de Solomon, aussi long que lourd de sens. Cet engagement et cette révolte sourde irriguent chaque plan du film, chaque note de la musique de Hans Zimmer. 12 years a slave, malgré ses atours « luxueux » et sa richesse visuelle, se vit ainsi avant tout comme un film d’horreur, où la lumière n’est entrevue qu’à l’extrémité du tunnel.

Un simple catalogue de souffrances ?

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Même s’il adapte fidèlement le livre de Solomon Northup, le script de John Ridley (Red Tails) se concentre intégralement sur le calvaire de Northup, plutôt que sur la deuxième partie de sa vie. Le premier plan du film est un flash-forward qui nous plonge, comme un témoin privilégié, au cœur du quotidien des esclaves, la caméra s’immisçant à travers les champs de tournesols pour découvrir, littéralement, le travail forcé qui constitue leur seule occupation, leur seule « utilité ». L’acte d’exposition est morcelé en mélangeant les temporalités, de la même manière que l’esprit de Northup s’emmêle dans les souvenirs encore frais de sa vie d’homme libre. Les scènes éprouvantes du voyage en bateau vers le Sud, rythmées par le clapotis des aubes claquant l’eau comme un hachoir, marquent le point de rupture à partir duquel les douze années du titre s’écouleront pour Northup comme un douloureux sablier.

Cela commence avec la séquence, la plus insidieusement violente, du marché aux esclaves, où les familles sont séparées et négociées sans scrupules, puis se poursuit avec l’arrivée dans des plantations dont nous connaissons déjà trop bien l’apparence et les habitants. Dans un crescendo si dramatique qu’il semble avoir été inventé pour le cinéma, Northup est d’abord vendu à Ford, un esclavagiste gardant un semblant d’humanité, avant de devoir rejoindre le domaine d’un sadique alcoolique et brutal nommé Epps. Le film devient alors un catalogue de souffrances, seulement interrompu par des moments de profond désespoir et de rage contenue. On se prend à se réjouir au moment où Northup corrige un contremaître aussi idiot que fanatique, avant que McQueen n’enlève le sourire de notre visage : la scène qui suit montre, dans l’un des nombreux plan-séquence du film, l’esclave rebelle pendant au bout d’une corde, la pointe de ses pieds seule le séparant de la mort, tandis qu’esclaves et maîtres vaquent à leurs occupations. Des moments durs, moralement scandaleux et émotionnellement chargés, 12 years a slave en contient beaucoup, le plus long (et commenté) d’entre eux constituant tout à la fois un climax traumatique pour le spectateur et un morceau de bravoure technique d’une maîtrise confondante. Steve McQueen, indubitablement, veut nous faire ressentir physiquement l’étau qui oppresse à chaque seconde ce prisonnier malgré lui, à qui l’on conseille de cacher son érudition, et jusqu’à son nom, pour survivre.

Un rôle « exemplaire »

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Avec un univers aussi repoussant à dépeindre, le danger était de faire de 12 years a slave un film tout simplement déplaisant, où la caméra semblerait se repaître du malheur et trouver sa raison d’être dans la maltraitance du corps à l’écran. Le sujet fascine certes McQueen, mais l’ancien plasticien a mis de l’eau dans son vin pour ne pas faire ressembler son film à La passion du Christ, en adoptant un style plus classique, parfois théâtral, ce qui n’empêche pas le film d’introduire régulièrement des embardées poétiques, des plans et transitions sonores qui servent de commentaires silencieux. Comme cette chanson raciste, qui vient couvrir le prêche hypocrite de Ford dans son jardin, ou ces plans sur le ciel, seul horizon visible de liberté pour Northup. McQueen atteint ainsi, deux heures durant, un équilibre fragile entre narration pure et approche sensitive. Du premier au dernier plan, 12 years a slave affiche une maîtrise formelle et thématique dont peu d’artisans hollywoodiens peuvent se prévaloir aujourd’hui.

La contribution du casting à cette puissante réussite n’est pas mince : après plus d’une décennie de rôles solides, le britannique Chiwetel Ejiofor (qui pour l’anecdote, fit ses débuts sur le grand écran dans un autre film sur l’esclavage, nommé Amistad) trouve là un rôle charnière pour sa carrière. À la fois digne, indigné, résigné et rongé par la colère, le film demande tout de lui, à chaque instant, son visage devant porter toute la charge émotionnelle de l’histoire. Sa performance ancre le film dans un certain réalisme et s’oppose à la prestation de Michael Fassbender, qui fait de Epps une caricature d’esclavagiste fou à lier, qui aurait plus eu sa place à Candie Land. Leur affrontement psychologique, et les répercussions que celui-ci a sur une esclave sujette à la passion dévorante de Epps, Patsey (Lupita Nyong’o, qui écope pour ses débuts au cinéma d’un rôle incroyablement exigeant), occupe une bonne partie de l’histoire, qui aurait pu être mieux utilisée à décrire le passage des années dans la plantation.

Cela est d’autant plus dommage que la plupart des personnages rencontrés par Northup, interprétés par des pointures comme Paul Giamatti, Benedict Cumberbatch, Paul Dano, Michael K.Williams ou même Brad Pitt, parviennent en peu de temps à marquer chaque chapitre de leur empreinte, sans en faire trop. Cette simplification des enjeux constitue ainsi la limite du film, qui résume par la force des choses un sujet de « masse » à un seul protagoniste. Northup n’est pas un exemple représentatif (comme le carton de fin nous l’explique), mais un cas particulier, au destin finalement moins épouvantable que celui de ses semblables. 12 years a slave rend-t-il du coup justice à ces derniers ? La question reste posée, pour les futurs réalisateurs désirant à leur tour s’attaquer au sujet…


Note Born To Watch

Quatresurcinq
12 years a slave
De Steve McQueenn
USA / 2013 / 133 minutes
Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Lupita Nyong’o
Sortie le 21 janvier 2014

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