99 homes : fenêtre sur crise

Dix ans ou presque après la crise des subprimes de 2008, dont les effets dévastateurs sur l’économie mondiale, le marché de l’emploi et l’immobilier américain se font encore ressentir, le cinéma a eu le temps de s’emparer du sujet pour plusieurs films à charge. De Margin Call au récent The Big Short en passant par le très mauvais Company Men, les coulisses de ce krach financier aussi écœurant que prévisible ont été explorées sous toutes les coutures. Il est plus rare, et salvateur, de découvrir des œuvres entièrement dédiées aux conséquences pratiques, réelles et révoltantes, de cette gabegie spéculatrice, sur les classes moyennes. 99 Homes, dernier film en date de Ramin Bahrani (At any price), est un brûlot secouant qui ne prend pas de gants pour illustrer par le détail ce qu’une crise économique d’envergure peut signifier pour des ménages précaires.

Quand l’emploi se fait rare, que les banques saisissent vos biens au moindre défaut de paiement, quand soudain la possibilité d’être à la rue avec une famille à charge parce que les fameux 1 % de la population ont spéculé avec votre épargne, cela débouche sur une véritable horreur sociale. 99 Homes, qui tient autant du drame que du thriller, est en cela un film véritablement effrayant.

Revanche sociale et appât du gain

andrew garfield 99 homes

99 Homes nous ramène en 2010, du côté de la Floride, pour y décrire le cauchemar vécu par un type normal nommé Dennis Nash (Andrew Garfield). Ouvrier du bâtiment, Nash galère pour payer les traites de sa maison familiale et faire vivre sa mère (Laura Dern) et son fils : la construction est en crise, comme le reste, et faute de propriétaires solvables, les chantiers se font rares. L’impensable lui tombe dessus comme un jugement divin : après décision du tribunal, les forces de police débarquent un matin avec un courtier en immobilier, Rick Carver (Michael Shannon) pour l’expulser avec sa famille de son domicile. « Vous n’êtes plus chez vous, cette maison appartient à la banque », tel est le message officiel, que policiers et financiers comme Carver répètent encore et encore.

Ce processus, décrit avec un mélange impressionnant d’immédiateté et de tension nerveuse, est insoutenable parce qu’il nous est immédiatement familier. Le pire qui puisse arriver, à n’importe lequel d’entre nous, c’est d’échouer à subvenir à ses besoins, et à ceux de sa famille. L’expulsion est la sanction définitive, le bout du rouleau. Dennis Nash ne veut malgré tout pas s’y résoudre. Par un pur concours de circonstances, il se retrouve à travailler pour l’homme même qui lui a pris sa maison, en nettoyant les immondices d’une autre maison, évacuée en catimini par les propriétaires. Homme de valeur, Nash est pourtant aussi un homme au pied du mur : ses principes ne lui feront pas regagner sa fierté. Seul l’argent compte désormais, et Carver, qui s’est enrichi de manière indécente suite à la crise immobilière, en a à revendre. Presque malgré lui, Nash devient son bras droit, et passe de l’autre côté du miroir. Le besoin de revanche contre la société, contre les banques (que Carver et sa société blousent régulièrement) cède bientôt la place à l’appât du gain, au besoin de vivre ce rêve américain qui lui a si brutalement fermé la porte au nez.

Grosses ficelles pour démonstration implacable

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Réalisateur américain d’origine iranienne, dont la filmographie était restée confidentielle chez nous jusqu’à présent, Ramin Bahrani et son scénariste Amir Naderi ont effectué de conséquentes recherches pour peaufiner cette histoire d’évictions dramatiques et de revanche sociale. La détresse d’une famille avec des nouveaux-nés jetés à la rue, le regard perdu d’un vieillard expulsé vers la Croix Rouge, ou encore les combines des courtiers pour empocher des primes de revente après que les banques aient saisi les maisons : tout dérive d’une réalité actuelle, détraquée au possible. Les paradoxes de cette Amérique-là sont personnifiés par Carver. Opportuniste au sang froid (que les dialogues se chargent d’assimiler à l’un de ces crocodiles qui peuplent l’état de Floride), Carver est le produit d’une société distordue, tellement obnubilée par la dichotomie entre gagnants et perdants, vainqueurs et vaincus, qu’elle a engendré des carnassiers dépourvus de compassion et de sens moral. « Je ne suis pas né riche », se défend-t-il, « mon boulot avant la crise, c’était d’installer des gens dans des maisons, pas de les en faire partir ». Un personnage ambigu, mais forcément faustien, qui repousse autant qu’il séduit Nash le prolo, lui le symbole de l’Américain moyen déclassé par le capitalisme. Bahrani ne fait pas mystère du côté toxique de leur alliance contre-nature, l’exploiteur apprenant les ficelles de son métier perverti à l’exploité, dont le basculement moral est d’une vertigineuse rapidité.

« 99 Homes, qui tient autant du drame que du thriller, est un film véritablement effrayant. »

La limite de l’efficacité de 99 Homes, conçu comme un cri de rage démonstratif et sans circonstances atténuantes, peut se trouver dans cette opposition de caractères à la Training Day, pertinente sur le plan narratif, mais également simplificatrice. Le personnage joué par Garfield opère un changement de personnalité si extravagant, dans ce qu’il implique (peut-on renier absolument tout ce qui nous constitue aussi vite, pour simplement préserver sa fierté et grimper dans l’échelle sociale ?), qu’il en devient un peu trop invraisemblable. De même, le suave Carver, incarné par un Michael Shannon glacial et charismatique en diable, digne héritier de Gordon Gekko, concentre tellement d’agressivité capitaliste en lui et de signes extérieurs de malfaisance (il porte un flingue caché, trompe sa femme et rachète des demeures vides pour sa maîtresse), qu’il pourrait passer pour un vilain de film d’espionnage.

Pourtant, la réussite du film ne fait aucun doute : habilement conçu sur des portraits entrecroisés de personnages déboussolés tentant, tant bien que mal, de remonter les parois du puits sans fonds dans lesquels les circonstances les ont plongés, 99 Homes ne relâche jamais la pression. Depuis son plan-séquence d’ouverture en forme de note d’intention, jusqu’à son dénouement cinglant, ce film couronné du Grand Prix du Festival de Deauville (et inexplicablement expédié en VOD et vidéo) a de la colère à revendre, et un talent certain pour dépeindre une situation inextricable.


Note Born To Watch
Quatresurcinq
99 homes
De Ramin Bahrani
2015 / USA / 105 minutes
Avec Andrew Garfield, Michael Shannon, Laura Dern
Sortie le 18 mars en e-Cinema (Wild Bunch)

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