A War : du plomb dans l’âme

Le cinéma n’en a pas fini avec l’exploration de l’interminable guerre d’Afghanistan. Des États-Unis à l’Angleterre en passant récemment par la France avec Ni le ciel, ni la Terre, ce conflit né des cendres du 11 septembre n’a cessé de tourmenter l’imaginaire des cinéastes. Malgré sa production plus limitée, le Danemark s’est lui aussi penché sur le sujet à plusieurs reprises, par la bande, comme avec le Brothers de Susanne Bier, ou de plein fouet, avec le documentaire Armadillo. Le Danemark, comme vient nous le rappeler aujourd’hui A War, nommé en 2016 l’Oscar du meilleur film étranger, a pris activement part aux opérations de terrain. Les soldats danois sont désormais rentrés au bercail, mais leurs histoires, leur combat pour déloger les Talibans et instaurer une paix toute relative en Afghanistan, fournit une base narrative assez riche au réalisateur Tobias Lindholm (R, et Hijacking) pour livrer à nouveau un drame sec et implacable aux multiples facettes.

Conflit intime

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Prenant place cœur du conflit, A War suit le quotidien d’un bataillon de soldats danois commandé par Claus Pedersen (le magnétique Pilou Asbaek), un officier de carrière qui se soucie assez du bien-être de ses hommes pour participer avec eux aux patrouilles. Il n’y est pas obligé, mais après la mort d’un soldat ayant marché sur une mine, Claus veut donner le change et prendre les choses en main. Pendant ce temps, au pays, sa femme Maria (Tuva Novotny) fait elle face à un terrain d’opération plus intime, mais pas moins stressant : leurs trois enfants, qui gèrent chacun à leur manière l’absence durable de leur père. Le couple, même séparé, est soumis à une grande pression, qui culmine lors d’une bataille imprévue dans un village afghan : confronté avec ses frères d’armes à un feu nourri d’insurgés, Claus doit prendre une décision lourde de conséquences.

Pour ceux qui ont découvert à sa sortie l’excellent Hijacking, qui souffrait en terme de visibilité de sa proximité avec l’américain Capitaine Philips, les qualités d’A War ne seront pas une surprise. Cumulant à nouveau les casquettes de scénariste et réalisateur, Lindholm a clairement envisagé son film comme le deuxième volet d’une série d’histoires où un homme fondamentalement bon, toujours incarné par Pilou Asbaek, est poussé jusqu’à son point de rupture par un environnement sur lequel il n’a aucune prise. Dans les deux films, l’un de ses acteurs fétiches, Soren Malling (The Shamer), incarne à chaque fois la voix froide de la raison, le négociateur bénéficiant d’assez de recul pour embrasser tous les aspects d’une situation inextricable. Le réalisateur reprend l’idée d’une narration alternée entre deux intrigues éloignées géographiquement : loin d’être une béquille émotionnelle à la American Sniper, la partie consacrée à Maria transmet la même impression d’impuissance face à des aléas imprévisibles. L’empoisonnement soudain d’un enfant laissé seul un instant est filmé avec la même tension qu’une séquence de sniper en plein désert, impliquant aussi un enfant. Lindholm prend d’ailleurs soin de ne jamais rapprocher dans un même plan Claus et Maria, qui se parlent par Skype. Les conversations sont incomplètes, les échanges laconiques : la souffrance de la séparation est évidente, mais chacun mène son combat seul. Toutefois, A War va plus loin que Hijacking et nous implique directement dans les questions morales qu’il soulève dans sa deuxième partie. En investissant un troisième front plus inattendu, le film dépasse la simple dichotomie « devoir envers sa famille / son pays », pour confronter l’officier Pedersen au jugement de ses compatriotes, et du spectateur.

Dans la ligne de mire

En donnant un ordre militaire dans le feu de l’action, Pedersen a peut-être commis, par manque de contrôle, une erreur de jugement, et il comparaît bientôt au Danemark devant un tribunal civil et judiciaire pour répondre de ses actes. Lindholm, qui tenait jusqu’à ce basculement son récit d’une main de fer, ne change pas son fusil d’épaule en investissant ce nouveau décor visuellement neutre et objectivement étouffant. Tout ce qu’A War nous décrit trouve son aboutissement logique dans cette bataille sémantique et judiciaire autour des responsabilités du soldat en temps de guerre. Doit-on sauver avant tout ses hommes ou garder toujours à l’esprit l’intérêt des populations, au détriment de sa propre vie, et par ricochet de celle de ses proches ? Doit-on avoir des remords lorsqu’on fait tout pour survivre pour retourner auprès des siens ?

« Un homme fondamentalement bon est poussé jusqu’à son point de rupture par un environnement sur lequel il n’a aucune prise. »

Ces questions, Tobias Lindholm ne les pose pas qu’au jury civil qui inspecte son cas avec un glaçant détachement. En mettant en scène ce long procès où les frères d’armes de Pedersen défilent devant lui, et choisissent, bon gré mal gré, leur camp, le réalisateur nous pousse nous aussi à reconsidérer tout ce qui a précédé avec un œil critique. C’est tout le propre du metteur en scène que d’instituer le doute sur le bien-fondé des actes de Pedersen, qui est plus humain qu’héroïque.

Le film de guerre, ça n’est pas un scoop, est un terreau fertile pour exprimer le désordre politique et moral de notre monde. A War, tout comme le Démineurs de Kathryn Bigelow, prend derrière ses apparences un peu rudes et son ton brut de décoffrage, le temps nécessaire pour explorer la psychologie du soldat occidental moderne : coincé entre son devoir, sa morale, le mal du pays et une situation géopolitique où il fait moins figure de combattant de la liberté que de gestionnaire du chaos. C’est un constat amer, et qui n’est pas sans conséquence sur les premiers concernés, mais la démonstration n’en est pas moins passionnante.


Note Born To Watch
Quatresurcinq

A War (Krigen)
De Tobias Lindholm
2015 / Danemark / 115 minutes
Avec Pilou Asbaek, Soren Malling, Tuva Novotny
Sortie le 1er juin 2016

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