American Sniper : cible mouvante

S’il y a bien un cliché tenace que tous les amoureux du cinéma de Clint Eastwood se sont acharnés à démonter décennie après décennie, c’est que les films dont il est le metteur en scène soient une extension figurée de ses positions politiques personnelles (qui penchent comme chacun le sait du côté républicain). C’est d’une part réducteur pour une star qui s’est forgée, bien avant que les médias ne dressent de lui un portrait simpliste de réac’ à la John Wayne, une filmographie toute en contrastes où pointait notamment une obsession de déconstruction du mythe du mâle viril américain, parfois en tant qu’acteur (Les Proies), metteur en scène (Breezy) ou les deux (Un frisson dans la nuit). C’est d’autre part incorrect, le réalisateur ne s’étant jamais vraiment servi de Hollywood comme d’un exutoire politicien, même lorsqu’il abordait un genre facile à exploiter à cette fin comme le film de guerre. Le très sombre (et paradoxalement très divertissant) Maître de guerre ainsi que Lettres d’Iwo Jima existent pour le rappeler.

Aussi, l’arrivée d’un film comme American Sniper étonne, et soulève par défaut nombre de questions auxquelles Eastwood refuse de répondre. Le film est l’adaptation des mémoires de Chris Kyle, tireur d’élite des Navy Seals, qui comme chacun le sait maintenant (il suffit de lire l’affiche ou de voir la bande-annonce) est le sniper le plus mortel de l’histoire de l’armée américaine. Kyle a éliminé plus de 160 cibles pendant ses quatre tours en Irak, durant la seconde invasion du pays, et a été élevé au rang de « légende » par ses pairs, avant de tomber, ironiquement, sous les balles d’un vétéran de la guerre atteint de désordre post-traumatique (son procès commence d’ailleurs pour l’anecdote en ce moment). Chris Kyle était un Texan, un patriote, un fervent croyant, un soldat doué pour les tirs à longue distance et un dur à cuire qui n’en finissait pas de tuer des combattants dans les rues de Saddam City ou Fallujah. Ce que ses mémoires révèlent, c’est qu’il était aussi un type accro au danger, aux armes et à l’adrénaline, lié par une obéissance aveugle à son pays ; un type très conservateur, légèrement xénophobe, convaincu de la supériorité morale de sa patrie et pas dérangé le moins du monde par le fait d’aligner les cibles avec la régularité d’un métronome.

Tourmenté, certes, mais parfait quand même

American Sniper : cible mouvante

Cette personnalité pour le moins ambiguë, qui résume par son côté exemplaire (dans tous les sens du terme) tous les paradoxes d’une nation tellement ivre de sa propre puissance qu’elle trouve de la noblesse dans ses blessures, n’est que partiellement restituée à l’écran. American Sniper a été adapté par un jeune scénariste, Jason Dean Hall, et chapeauté par sa star et producteur Bradley Cooper (ici complètement transfiguré, et plus intense qu’il ne l’a jamais été) pendant des années, avant que la réalisation n’atterrisse dans les mains d’Eastwood. Les allers-retours avec Kyle lui-même et sa famille ont sans doute aidé le film à être ce qu’il est, c’est-à-dire une élégie absurdement mythifiée d’un soldat ordinaire devenue à force de dévotion le symbole de son pays. Le film débute ainsi, après le flash-forward de rigueur en situation, sur l’enfance de Kyle, élevé à la dure au sein d’une famille texane particulièrement représentative des États du sud et de leurs valeurs fondamentales (« Dieu, le pays et la famille », comme Kyle l’énonce dans cet ordre). Le petit Chris, qui veille sur son frère, devient rapidement un cow-boy athlétique, mais sans but particulier, qui a soudain une épiphanie en regardant entre deux bières des ambassades américaines attaquées à l’étranger. Quelques minutes après, Kyle est un Seal à qui on ne la fait pas, qui drague sa future femme (Sienna Miller) à coups de saillies machistes, et lui fait un enfant avant de partir « faire son devoir », c’est-à-dire venger l’Amérique post-11 septembre (l’occasion d’une deuxième épiphanie télévisuelle) loin de chez lui.

« Un type très conservateur, convaincu de la supériorité morale de sa patrie et pas dérangé le moins du monde par le fait d’aligner les cibles avec la régularité d’un métronome. »

Autant dire que l’affaire est, au bout d’une demi-heure à peine, plus qu’entendue : même s’il est toujours possible de se retrancher derrière l’argument des « faits réels » et de l’hommage fidèle à l’homme, tel qu’il était, ce Chris Kyle-là a tout de l’incarnation fantasmée du all american hero, parfait même dans ses imperfections, juste même dans ses excès. Il ne peut être pris en défaut et montre la voie à tous ses camarades, qui comme par hasard, tomberont pour certains sur le champ de bataille dès qu’ils n’auront plus la même foi dans sa « croisade » que celle qui l’anime.

Quelques nuances de gris… dans un monde en noir et blanc

American Sniper : cible mouvante

Certes, le parcours que relate Eastwood, à l’aide d’un montage il faut le reconnaître remarquable dans sa sécheresse et sa clarté (le réalisateur travaille depuis plus de dix ans avec le même duo), n’est pas dénué de nuances, d’indices qui permettent d’approfondir sans beaucoup de dialogues les crevasses psychologiques d’un être aussi mutique qu’insaisissable. Lorsqu’il croise son frère, éteint et visiblement traumatisé par le combat, entre deux cargos de transport en Irak, dans une scène à la Platoon, lorsqu’il hurle sa frustration à une pauvre infirmière en pleine maternité, ou lors de ce moment-clé dans sa maison, où l’épiphanie télévisuelle laisse place à un écran noir où défilent, invisibles, les envahissantes images des massacres dont il a été témoin, American Sniper tient son sujet, la raison d’être d’un biopic trop agressif pour ne pas être au moins un peu réflexif.

Mais ces nuances, qui apparaissent presque comme des balises obligatoires pour justifier ce qui les entourent, butent en grande partie contre le mur didactique que le film érige séquence après séquence, avec une assurance bourrine qui fait presque peur à voir. Kyle n’est jamais contredit, mis en défaut ou en difficulté : qu’il snobe sa femme (qui dans un raccord mémorable, a droit en réponse à son ultimatum façon « c’est moi ou la guerre » au vrombissement d’un hélicoptère annonçant le retour de son mari en Irak), quitte son nid d’aigle pour aller interroger des familles irakiennes apeurées, traque un islamiste dégénéré tuant des enfants à la perceuse (non, non, vous n’êtes pas chez Cannon !), ou découvre des caches d’armes à l’improviste, Kyle n’a jamais tort. Il pourrait annoncer avoir trouvé des armes de destruction massive, les rôles secondaires – et interchangeables – qui l’entourent approuverait de la tête. American Sniper est une fiction, certes, mais qui traite d’un conflit bien particulier, et d’un soldat bien réel qui est devenu bien plus qu’un troufion de base. Et ces deux aspects ont généré bien trop de questions, de polémiques et de constats en demi-teinte pour que le film se permette de les ignorer.

Sacrifice à l’américaine

American Sniper : cible mouvante

American Sniper tire paradoxalement une partie de sa force de la position, en retrait (à distance, si l’on veut rester dans la métaphore du tireur embusqué), de la réalisation d’Eastwood, qui refuse obstinément de remettre le destin rectiligne de son héros en perspective. Même lorsque vient le moment de panser les plaies de celui-ci, de faire le bilan de ses désordres mentaux, l’ellipse est reine, les blessures nettoyées hors champ. N’y avait-il pas de réflexions à mener sur le thème pourtant évident des séquelles psychologiques d’un conflit désormais jugé aussi inutile et coûteux que le Vietnam, y compris par Eastwood lui-même ? Ce n’est manifestement pas ce qui l’intéresse. Le film adopte la posture de l’hommage déférent, dégraissé de toute allusion qui rappellerait que Kyle avait déclaré aimer tuer des insurgés, ou les traitait de « sauvages ». Comme le professait John Ford, c’est ici la « Légende » qu’il faut imprimer. Et s’il est une posture difficile à attaquer, c’est celle du salut à ceux qui tombent sous les balles, d’où qu’elles viennent.

Si American Sniper a la main lourde en termes de caractérisation, il ne peut par contre être pris en défaut côté technique. Cela en devient presque secondaire dans le cadre d’un projet si complexe à appréhender, mais il faut souligner la vigueur, et la lisibilité jamais prise en défaut de la mise en scène d’un Eastwood, qui à 84 ans, a retrouvé le temps d’un projet la motivation et l’inspiration nécessaire pour faire oublier l’anonymat de ses dernières œuvres. Sans être du calibre d’un Zero Dark Thirty, la réalisation d’American Sniper, aussi aride que signifiante, permet au moins au film d’être clair sur ses intentions. Celles-ci n’ont rien de politique, même si le camp républicain s’est d’ores et déjà servi du film comme d’un étendard national à brandir contre ces « libéraux de Hollywood ». American Sniper, par son succès inattendu, d’une amplitude comparable démographiquement à celle de La passion du Christ, appelle à des débats tranchés qui ne sont pas prêts de s’éteindre. C’est aussi ça l’héritage de Chris Kyle : derrière le patriotisme forcené et les postures de héros sacrificiel, il y a une réalité quotidienne, géopoliticienne, de plus en plus mouvante et indécise, à laquelle American Sniper refuse de se mesurer.


Note Born To Watch

Troissurcinq
American Sniper
De Clint Eastwood
2015 / USA / 132 minutes
Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Jake McDorman
Sortie le 18 février 2015

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.