Apprentice : le blues du bourreau

L’un des faits importants à connaître en découvrant Apprentice, sélectionné à la Semaine de la Critique de Cannes 2016, est que Singapour est l’un des endroits au monde où la peine de mort est la plus pratiquée. Contrairement aux USA, il n’existe pratiquement aucun débat dans ce pays du sud-est asiatique sur la légitimité de cette pratique : la population y est largement favorable, et elle s’applique notamment aux trafiquants de drogue, délit proche du tabou dans ce pays prospère, mais ultra-sécurisé. Pour son deuxième film, le réalisateur Boo Junfeng, parrainé très officiellement par Eric Khoo (My Magic, Be with me, plus récemment producteur du très différent – euphémisme – Macabre), a souhaité se positionner comme un fervent opposant à la peine de mort. Mais s’il l’a répété à longueur d’interviews, le film lui-même navigue à ce sujet, et malgré d’indéniables qualités formelles, dans un entre-deux moral gênant, surtout vu depuis un pays abolitionniste comme la France.

Deux hommes dans la prison

apprentice_1

Aiman (le débutant Firdaus Rahman) est un jeune homme torturé, dont le passé reflète les tourments de sa personnalité : voyou au sein d’un gang dans sa jeunesse, il a voulu tirer un trait sur ses années violentes en s’engageant dans l’armée, puis dans l’administration judiciaire. Transféré dans une prison de haute sécurité, il fait son métier avec application, mais manifeste une vraie curiosité pour l’un des gardiens des lieux, Rahim (le vétéran Wan Hanafi Su). Rahim tient une position particulière dans la prison : c’est l’exécuteur en chef, qui depuis trente ans, pend les condamnés à mort avec un souci de perfectionnisme glaçant. Fasciné autant que révulsé par la personnalité stricte, mais droite dans ses bottes de son aîné, Aiman se rapproche petit à petit de lui, jusqu’à devenir son assistant. Au grand désespoir de sa sœur, qui partage avec lui des souvenirs douloureux lié à leur père…

« Personnage fascinant, mais totalement passif, cet anti-héros est pourtant notre principal référent. »

Apprentice n’est pas le premier film « de zonzon » à se pencher sur le sort des condamnés à mort. De Kieslowski à Tim Robbins en passant par Werner Herzog, José Giovanni ou André Cayatte, nous pouvons même dire que le sujet a passionné plus d’un réalisateur : mais peu ont pris le parti de décrire avec une froideur aussi revendiquée le travail des bourreaux. À Singapour, aucun poison fatal n’est injecté aux condamnés : ils sont pendus « à l’ancienne », et Boo Junfeng consacre de nombreuses scènes à montrer Rahim dans son atelier personnel, choisissant ses cordes, réparant ses balances (pour mieux choisir la longueur appropriée), ou devisant avec son protégé sur la meilleure manière de tuer le condamné d’un coup, « pour ne pas le faire souffrir ». La richesse du propos vient du fait que Rahim n’est pas le monstre de sadisme qu’Aiman s’imagine : le jeune homme a ses raisons pour être ici, mais il est bientôt plongé dans une cruelle incertitude lorsqu’il comprend que son « mentor » n’est pas un tueur de sang-froid, mais un rouage de la société comme un autre. Un fonctionnaire de la mort, qui murmure des paroles réconfortantes aux détenus qu’il accompagne dans leur dernière marche, comme on calmerait un cheval avant de l’abattre.

L’impossible débat

apprentice_2

Tourné pour l’essentiel en Australie (la prison est en fait un assemblage de multiples décors, remarquablement fusionnés à l’écran pour créer un seul et même lieu), Apprentice déroule un scénario qui retarde jusqu’au bout la confrontation, inévitable, entre deux hommes dont l’un cache un secret problématique. Ce que vise manifestement Junfeng, qui a lui-même été bouleversé au moment de l’écriture par sa rencontre avec de vrais bourreaux, c’est la description de l’aliénation progressive d’un homme qui compense comme il peut (par le sport, le travail) un sentiment dévorant de culpabilité. Aiman voudrait apaiser sa conscience (pour des raisons qu’on ne révélera pas ici) en épousant les codes d’une justice qu’il remet pourtant constamment en doute.

Personnage fascinant, mais totalement passif, car perdu dans un dilemme moral impossible, cet anti-héros est pourtant notre principal référent. Comment excuser alors le fait que Boo Junfeng maintienne le doute sur son ultime choix ? Pourquoi créer un suspense autour de son acceptation d’une routine déshumanisante (les dernières paroles, la pendaison, la préparation du corps), quand la mise en scène prend soin de nous dépeindre des situations profondément anxiogènes ? Pouvons-nous être décemment anti- ou pro-peine de mort lorsqu’on est touché au premier chef par les conséquences de ce traitement ? Plutôt que d’enfoncer le clou explicitement, Boo Junfeng préfère remettre la balle au centre et « laisser le spectateur se faire sa propre idée ». Or le thème de la peine de mort n’est pas un thème qui supporte le doute, et les zones grises, mais appelle une vigoureuse dénonciation, ce que des films comme Deux hommes dans la ville démontraient avec efficacité. Apprentice se révèle, malgré le soin qu’il apporte à ses personnages en perdition, qui veulent trouver chacun à leur manière une échappatoire, trop indécis et timide dans sa démarche pour marquer les esprits.


Note Born To Watch
Deuxsurcinq

Apprentice
De Boo Junfeng
2016 / Singapour – Allemagne – France / 115 minutes
Avec Firdaus Rahman, Wan Hanafi Su, Nickson Cheng
Sortie le 1er juin 2016

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.