Baby Driver : l’oreille sur la pédale

C’est l’histoire d’un gentil garçon, un éternel « kid », pour qui la musique est plus qu’une passion : c’est un moyen de survie indispensable. Baby (Ansel Elgort, Nos étoiles contraires, Divergente), c’est son nom – en tout cas celui qu’il épèle avec insistance -, souffre d’acouphènes depuis l’accident qui a emporté ses parents, et ne quitte depuis jamais ses écouteurs et son antique iPod. Baby est donc plutôt du genre autiste, et rythme sa vie au son de ses playlists. Et cela est encore plus vrai au volant : car le gamin aux Ray-Ban est un pilote d’élite, le porte-bonheur indispensable d’un parrain de la mafia, « Doc » (Kevin Spacey), qui fait appel à lui pour servir de chauffeur pendant les braquages qu’il organise. Complice malgré lui de malfaiteurs aux noms de codes révélateurs (Buddy, Bats, Darling…), Baby est un génie du bitume et des dérapages contrôlés, mais veut raccrocher les gants, surtout depuis qu’il a rencontré le grand amour (Lily James) dans un diner qui lui est cher. Pour y parvenir, il va falloir trouver un plan, et la musique qui va avec…

Baby drive me one more time

Baby Driver : l’oreille sur la pédale

Edgar Wright reprend cette anecdote comme un refrain dans les interviews qu’il donne à travers le monde, à l’occasion de la sortie de Baby Driver : il porte le concept du film en lui depuis presque une vingtaine d’années. Suivre les aventures d’un chauffeur surdoué obsédé par la musique, sur fond de Jon Spencer Blues Explosion et de « Bellbottoms », le cinéaste en rêvait depuis ses années Spaced, sans forcément avoir trouvé la manière d’articuler un récit autour. Un clip réalisé par ses soins pour Mint Royale en 2003 (avec en guest star Nick Frost) servit de galop d’essai, et est repris pratiquement tel quel dans l’ouverture de Baby Driver. Sa vision permet de comprendre a posteriori à quel point le film, derrière ses apparences de variation solaire et hédoniste du Drive de Nicolas Winding Refn (si l’on veut résumer rapidement la bête), tient du travail de précision chirurgicale.

L’un des grands plaisirs que l’on retire de l’expérience réside d’ailleurs dans cette certitude : si le mariage entre film d’action branché et comédie musicale intradiégétique (c’est-à-dire que la musique est entendue également par les personnages) semble si fluide à l’écran, c’est parce que chaque note, chaque costume, décor et réplique a été consciencieusement choisi par Wright. Rien n’est laissé au hasard, et pourtant, impossible de voir dans le produit fini les coutures qui dépassent. Baby Driver, comme toujours avec Wright, est un film d’une indécente générosité, sophistiqué et pour autant jamais pédant. La différence avec Scott Pilgrim ou même Le dernier pub avant la fin du monde, c’est que le voyage est cette fois plus linéaire, plus frondeur, et fonce tête baissée dans les codes du genre qu’il aborde, plutôt que de les commenter de l’extérieur. Après quatre films finalement assez inclassables, Wright a signé un prototype bien plus grand public, qui lui apporte de manière inattendue une légitimité populaire que le projet Ant-Man lui promettait ouvertement. C’est ce qui s’appelle une revanche.

Bienvenue à Car Car Land

Baby Driver : l’oreille sur la pédale

« Ce plaisir du jeu et du langage méta textuel qui irrigue Baby Driver est indéniablement contagieux. » Aussi exégète et prompt à dégainer les influences qui se croisent dans sa tête que Tarantino, Wright cite systématiquement The Driver comme la série B seventies qui l’a le plus inspiré. Walter Hill va jusqu’à faire un caméo vocal pour bien souligner la parenté existante entre les deux films. Aussi nostalgique de cette ère pré-digitale que l’ami Quentin, Wright a insisté pour tourner sans effets numériques l’intégralité de ses scènes d’action à Atlanta. La conséquence à l’écran, comme on pouvait s’y attendre, c’est une efficacité décuplée, rendue plus évidente encore par la science du montage et du raccord parfait qui caractérise le réalisateur depuis ses débuts. Dans Baby Driver, le moindre son de gomme crissant sur la chaussée, le moindre claquement de mitraillette, le moindre positionnement d’acteur dans le cadre entre en résonance avec les choix de mise en scène et de montage sonore. L’exubérante bande originale, dans laquelle s’entrechoquent Kid Koala, Queen, The Damned, The Shake ou Carla Thomas, n’est pas juste là pour offrir un contrepoint ironique ou commenter l’action à l’image. C’est elle qui imprime le rythme de chaque séquence, qui justifie les répliques des personnages (voir la manière dont Buddy, joué avec une intensité louable par Jon Hamm, se réapproprie à son compte les titres de certains morceaux), et qui connecte les événements les uns aux autres. Ludique, cette évidente mise en abyme fait de Baby une sorte de chef d’orchestre rembobinant si besoin une chanson pour mieux la faire coïncider avec les rebondissements du scénario. Si le plan dérape, la musique est l’antidote incontournable pour le faire revenir sur les rails.

Ce plaisir du jeu et du langage méta textuel qui irrigue Baby Driver est indéniablement contagieux. On ne peut que s’agenouiller devant la virtuosité technique de l’ensemble, et de son casting, malgré les réserves que l’on peut avoir face à la bouille un peu trop neutre d’Ansel Elgort, la relative faiblesse des personnages féminins et la performance sans surprises de Kevin Spacey (Jamie Foxx, déchaîné et menaçant, lui vole la vedette à chaque scène). Mais sans faire la fine bouche, il faut pourtant reconnaître que le script de Wright, dans sa volonté de jouer de manière originale avec des ingrédients que l’on connaît tous – au point de nous plonger sans plus de présentation dans le vif du sujet, quitte à faire les présentations après coup -, en oublierait presque d’être surprenant. Enivré par les montages syncopés, la naïveté désarmante et touchante de son couple central, la gouaille de ses méchants – dont Flea et Paul Williams dans des apparitions d’anthologie -, les easter eggs qui parsèment les quatre coins de l’écran (comme ces signes avant-coureurs de la « transformation » de Buddy), on fait mine de ne pas savoir où mène cette trame archi-classique de « dernier job », de « plan infaillible » et de complices pas si conciliants qu’ils n’en ont l’air. Et si Wright joue avec nos attentes au moment de conclure l’aventure, il ne peut faire disparaître cette impression, tenace, d’avoir assisté à la version la plus incroyablement exécutée de la plus vieille histoire de série B du monde.


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Baby Driver
D’Edgar Wright
2017 / USA / 115 minutes
Avec Ansel Elgort, Kevin Spacey, Lily James
Sortie le 19 juillet 2017

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