Beaune 2018, jours 4 et 5 : des grands prix venus d’Asie

par | 9 avril 2018

A l’issue de sa 10e édition, le festival de Beaune a couronné à son palmarès The Looming Storm et Ajji, qui font partie de notre dernière salve de critiques !

Et c’est déjà fini. Samedi soir, les jurys du festival de Beaune 2018 ont dévoilé leur verdict sur la sélection concoctée par Bruno Barde à son équipe, qui voyageait dans pas moins de 18 pays cette fois-ci, manière de prouver que le genre du thriller possède un attrait universel et des formes multiples. A ce stade, pas besoin de faire dans le suspense inutile : inconnu ou presque, le film The Looming Storm a remporté le Grand Prix 2018. Pour avoir visionné l’intégralité de la compétition officielle, force est de constater que ce polar social venu de Chine se distingue très nettement par sa maîtrise, son ampleur visuelle et la richesse des thèmes abordés.

L’Asie a de fait dominé le palmarès de cette édition, puisque Lambert Wilson et ses jurés ont également remis leur prix du jury au Coréen La mémoire assassine, qui sortira dans la foulée sur le site e-cinema.com. Enfin, côté « Sang Neuf », la petite troupe présidée par Lucas Belvaux a donné ses suffrages au long-métrage indien Ajji, prix accepté par le jovial producteur du film, présent en Bourgogne. Regrets donc pour Une prière avant l’aube, sans doute notre film favori du Festival, et pour l’excellent Jersey Affair, que, comme les films primés ci-dessus, nous avons vu dans la dernière ligne droite de la manifestation, tout comme les inédits Les évadés de Maze, Spinning Man et (surtout) Section 99, sur lesquels nous reviendrons ultérieurement en détails. Retrouvez ci-dessous notre chroniques !

Jersey Affair : sur les rives de la folie

Comme le dit Michael Pearce, réalisateur de Jersey Affair et natif de l’île située au large de la Normandie, « l’histoire du “Monstre de Jersey” a marqué mon enfance dans les années 80. Avec ce film, je voulais montrer l’île et ses habitants tels que je les ai connus. » Aussi, plutôt que de proposer une enquête classique aux côtés de la police locale, il choisit un prisme étonnant, qui va questionner le spectateur jusqu’à la dernière minute. Alors que les habitants de l’île sont terrorisés par un tueur en série qui rôde et s’attaque à des jeunes filles, Moll (Jessie Buckley, Taboo) échappe, le jour son anniversaire à sa famille possessive et bourgeoise. Elle rencontre Pascal (Johnny Flynn et ses faux airs de Charlie Hunham, vu dans Sils Maria), un garçon sauvage qui va la tirer de son morne et oppressant quotidien, et dont elle va tomber amoureuse à la folie. Au pied des falaises et des plages déchirées, mais étonnamment ensoleillées de l’île, Jersey Affair mêle romance, drame familial, policier et thriller psychologique. Dans cet environnement marin, sauvage et qui incite à perdre pied, Michael Pearce déploie un univers baroque, teinté de faux-semblants, de frissons et de plaisirs, dominé par un couple d’acteurs ô combien charismatiques.

Ajji : mamie prend les armes

Oubliez les films indiens colorés de Bollywood que nous commençons à bien connaître, le cinéma de Devashish Makhija emporte avec lui un vent de colère, de noirceur et d’inattendu. Le propre d’un cinéaste universel réside dans l’effet produit par Ajji : pousser le spectateur dans ses plus sombres retranchements, de son premier public, le spectateur Indien qu’il souhaite réveiller, aux quidams de par le monde. Car si Ajji, grand-mère courage des bidonvilles, fait face à ses propres démons — la peur, la religion, le pouvoir, les castes qui l’entourent —, la catharsis qu’elle suscite n’a pas besoin de traduction, thèses ou de contextualisation pour s’exprimer, le regard de l’actrice Sushama Deshpande suffit amplement. Lorsqu’elle retrouve sa petite-fille sauvagement violée par le fils d’un politicien, Ajji veut se faire justice elle-même contre le monde qui l’entoure. Mais comment cette frêle et boiteuse vieille dame peut-elle lutter contre tant de forces en présence ? Autant de complexité qui ne saurait vaincre l’amour maternel.