Beaune 2018, jours 4 et 5 : des grands prix venus d’Asie

par | 9 avril 2018

A l’issue de sa 10e édition, le festival de Beaune a couronné à son palmarès The Looming Storm et Ajji, qui font partie de notre dernière salve de critiques !

Et c’est déjà fini. Samedi soir, les jurys du festival de Beaune 2018 ont dévoilé leur verdict sur la sélection concoctée par Bruno Barde à son équipe, qui voyageait dans pas moins de 18 pays cette fois-ci, manière de prouver que le genre du thriller possède un attrait universel et des formes multiples. A ce stade, pas besoin de faire dans le suspense inutile : inconnu ou presque, le film The Looming Storm a remporté le Grand Prix 2018. Pour avoir visionné l’intégralité de la compétition officielle, force est de constater que ce polar social venu de Chine se distingue très nettement par sa maîtrise, son ampleur visuelle et la richesse des thèmes abordés.

L’Asie a de fait dominé le palmarès de cette édition, puisque Lambert Wilson et ses jurés ont également remis leur prix du jury au Coréen La mémoire assassine, qui sortira dans la foulée sur le site e-cinema.com. Enfin, côté « Sang Neuf », la petite troupe présidée par Lucas Belvaux a donné ses suffrages au long-métrage indien Ajji, prix accepté par le jovial producteur du film, présent en Bourgogne. Regrets donc pour Une prière avant l’aube, sans doute notre film favori du Festival, et pour l’excellent Jersey Affair, que, comme les films primés ci-dessus, nous avons vu dans la dernière ligne droite de la manifestation, tout comme les inédits Les évadés de Maze, Spinning Man et (surtout) Section 99, sur lesquels nous reviendrons ultérieurement en détails. Retrouvez ci-dessous notre chroniques !

The Looming Storm : enquêtons sous la pluie

The Looming Storm, en bon français « la tempête à l’horizon », s’est imposé « à l’unanimité » auprès du jury du festival, et il est aisé de comprendre pourquoi. Fonctionnant comme un film noir et un commentaire acerbe sur les mutations récentes de la Chine populaire, The Looming Storm débute en 2008 (année de grandes calamités naturelles, nous apprend-t-on) avec la sortie de prison de Guowei (Duan Yihong), un héros dont les syllabes du nom signifient, et c’est déjà parlant, « vestige – inutile d’une – nation – glorieuse ». Le récit revient ensuite en flash-back en 1997, année de la rétrocession de Hong-Kong, alors que Guowei est le petit chef de la sécurité d’une entreprise métallurgique. Dans ce paysage industriel dantesque, littéralement noyé sous des torrents continus de pluie, Guowei se fait le héros de son propre film : son rêve est d’intégrer la police, et il entreprend d’aider les enquêteurs à retrouver un tueur en série. Une course-poursuite avec une silhouette masquée dans les méandres d’une vieille aciérie, qui scelle la parenté esthétique du film avec Seven, sert de spectaculaire point de bascule narratif : Guowei utilise Yanzi, une ancienne prostituée, pour débusquer le criminel, et notre sympathie pour ce protagoniste atteint par la folie des grandeurs s’étiole. L’enquête devient une obsession, la pluie tambourine la tête de notre héros et obscurcit son jugement, jusqu’à la folie. Dong Yue dépeint avec une véritable ampleur romanesque le destin d’un laissé-pour-compte en devenir, fustigeant en creux les changements politiques du pays qui ont laissé des millions de ses compatriotes sur le bord de la route. Le scénario s’emmêle un peu les pinceaux lors d’un épilogue semblant vouloir remettre en cause la réalité des événements, tout en offrant une conclusion kafkaïenne à l’enquête. Mais la puissance filmique de The Looming Storm n’en est pas moins indéniable, et le souvenir de l’atmosphère de déluge biblique qui imprègne tout le long-métrage n’est pas prêt de nous quitter.

Jersey Affair : sur les rives de la folie

Comme le dit Michael Pearce, réalisateur de Jersey Affair et natif de l’île située au large de la Normandie, « l’histoire du “Monstre de Jersey” a marqué mon enfance dans les années 80. Avec ce film, je voulais montrer l’île et ses habitants tels que je les ai connus. » Aussi, plutôt que de proposer une enquête classique aux côtés de la police locale, il choisit un prisme étonnant, qui va questionner le spectateur jusqu’à la dernière minute. Alors que les habitants de l’île sont terrorisés par un tueur en série qui rôde et s’attaque à des jeunes filles, Moll (Jessie Buckley, Taboo) échappe, le jour son anniversaire à sa famille possessive et bourgeoise. Elle rencontre Pascal (Johnny Flynn et ses faux airs de Charlie Hunham, vu dans Sils Maria), un garçon sauvage qui va la tirer de son morne et oppressant quotidien, et dont elle va tomber amoureuse à la folie. Au pied des falaises et des plages déchirées, mais étonnamment ensoleillées de l’île, Jersey Affair mêle romance, drame familial, policier et thriller psychologique. Dans cet environnement marin, sauvage et qui incite à perdre pied, Michael Pearce déploie un univers baroque, teinté de faux-semblants, de frissons et de plaisirs, dominé par un couple d’acteurs ô combien charismatiques.

Ajji : mamie prend les armes

Oubliez les films indiens colorés de Bollywood que nous commençons à bien connaître, le cinéma de Devashish Makhija emporte avec lui un vent de colère, de noirceur et d’inattendu. Le propre d’un cinéaste universel réside dans l’effet produit par Ajji : pousser le spectateur dans ses plus sombres retranchements, de son premier public, le spectateur Indien qu’il souhaite réveiller, aux quidams de par le monde. Car si Ajji, grand-mère courage des bidonvilles, fait face à ses propres démons — la peur, la religion, le pouvoir, les castes qui l’entourent —, la catharsis qu’elle suscite n’a pas besoin de traduction, thèses ou de contextualisation pour s’exprimer, le regard de l’actrice Sushama Deshpande suffit amplement. Lorsqu’elle retrouve sa petite-fille sauvagement violée par le fils d’un politicien, Ajji veut se faire justice elle-même contre le monde qui l’entoure. Mais comment cette frêle et boiteuse vieille dame peut-elle lutter contre tant de forces en présence ? Autant de complexité qui ne saurait vaincre l’amour maternel.

Piercing : pas très perçant…

Très différent des autres films de la compétition, en ce qu’il délaisse clairement, dès son pré-générique grindhouse et ses panoramiques sur des miniatures de gratte-ciels en carton, toute forme de réalisme, Piercing est le second long-métrage de Nicolas Pesce, auteur d’un bien plus sombre (et en noir et blanc) The Eyes of my mother. Bon, n’allons pas jusqu’à dire que Piercing, adapté d’un roman de Ryu Murakami (auteur d’Audition, cette belle histoire de blinde date où l’on scie des pieds en sifflotant), est beaucoup plus gai, mais au moins c’est coloré. Christopher Abbott (Sweet Virginia, Girls) est un père de famille en passe de devenir un vrai Dexter : il entend des voix et planifie le meurtre d’une prostituée, qui ne poserait aucun problème logistique, s’il ne s’agissait pas d’une dingo adepte de l’auto-scarification jouée par Mia Wasikowska (The DoubleCrimson Peak). Au petit jeu du « qui est le plus taré », qui gagnera ? Peut-être l’amour ? Malgré sa volonté évidente de choquer, Piercing s’avère bien plus inoffensif qu’il ne voudrait, laissant ses deux acteurs faire vivre des personnages de carton-pâte, aux traits de caractères moins marquants que les décors psychédéliques qui les entourent. Le film est pétri de références cinéphiles (Kill Bill, le giallo, la filmo d’Argento) et exhibe une BO seventies bien sentie (Goblin, King Khan et beaucoup de Bruno Nicolai), mais demeure incroyablement creux et sans substance sous son emballage artisanal et ses artifices pop.