Birth of a Nation : révolution en carton

Pour ceux qui ont suivi le parcours médiatique de Birth of a Nation depuis sa présentation à Sundance, le film a connu un destin christique en diable. Acheté 17,5 millions de dollars par la Fox, qui espérait en faire une bête à Oscars, qualifié de « visionnaire » dans un contexte social marqué par plusieurs affaires de bavures policières et le mouvement « Black Lives Matter », le long-métrage porté à bout de bras par Nate Parker, comédien de second plan vu entre autres dans Les Amants du Texas et Non-Stop, a été ensuite crucifié par la presse, sur la base d’un scandale scabreux. Parker et son co-scénariste Jean McGianni Celestin subissent en effet le contrecoup d’une affaire de viol ayant eu lieu en 1999 : Celestin avait fait de la prison avant d’être déclaré non coupable, et Parker acquitté ; la victime, elle, s’est suicidée en 2012, après une sévère dépression.

Une histoire sujette à caution

Birth of a Nation : révolution en carton

Certes, il s’agit d’un à-côté judiciaire qui ne devrait pas entrer en compte dans l’appréciation d’un film historique comme Birth of a Nation, mais les choses ne sont pas si simples : en retraçant l’histoire d’une révolte d’esclaves en 1831, menée par le prêcheur noir Nat Turner, Parker et Celestin ont pris quelques libertés avec les faits qui jettent une ambiguïté sur leur démarche. Turner, décrit par les historiens comme un prophète mystique, qui avait décidé de se lancer dans une révolte divine contre ses maîtres blancs, était motivé avant tout par ses visions. Dans Birth of a Nation, c’est le viol de sa femme, une pure fiction, qui déclenche des envies de vengeances et de meurtre chez Turner. Un artifice parmi d’autres (on va y revenir), qui a fortement déplu à la famille de la victime, et à l’une des actrices de Parker, Gabrielle Union. Résultat ? Une sortie annulée dans plusieurs pays, silence radar pour les Oscars, et une promotion assurée en France par Abd Al Malik, fan convaincu du film.

« Une œuvre bancale à tous les niveaux, balourde dans ses effets et presque risible dans son égocentrisme maladif. »Cela ne pèse pas lourd dans la balance, au moment de faire le constat de cette odyssée sulpicienne et violente à souhait. Nate Parker a déjà le handicap de passer après l’inconfortable 12 years a slave. Un film puissant, complexe, que l’on ne pouvait taxer d’opportunisme, qui ne pouvait être réduit à une simple opération de « bonne conscience » hollywoodienne. Passée l’idée, frappée d’une cruelle ironie, de reprendre à D.W. Griffith, pionnier sudiste du cinéma moderne, le titre de sa superproduction raciste de 1915 pour en inverser le sens premier, Birth of a Nation n’enrichit en rien le propos de Steve McQueen sur l’horreur que fut l’esclavage en Amérique, sur les ravages que cette pratique entraîna dans son sillage, et sur ses conséquences sociales et culturelles qui s’étendirent sur tout le siècle suivant. Et ce pour une simple raison : Parker n’a pas tant pour objectif de réveiller les consciences (dépeindre les Blancs comme des monstres d’amoralité et de cruauté, et les Noirs comme de pieuses victimes poussées à bout pour regagner leur dignité, ça n’est pas très nouveau comme dispositif narratif), que de bâtir un monument héroïque à sa gloire, sculpté sur le modèle d’un autre moissonneur d’Oscars bien connu : Braveheart.

Liberté, je beugle ton nom

Birth of a Nation : révolution en carton

Quand on y réfléchit, tout y est : Nat Turner est décrit comme un homme intelligent, un esclave lettré qui sert de passeur entre sa communauté et les riches Blancs qui les détiennent, mais aussi et surtout un homme amoureux, qui vit sa romance comme un sacerdoce. Son accomplissement, Turner va le trouver dans l’adversité : les méchants de l’histoire sont des bourgeois fornicateurs sans scrupules, qui se servent de lui comme d’un prêcheur pour « calmer » leurs esclaves, et il y a même un « chasseur de Noirs » grimaçant à souhait (Jackie Earle Haley, tout droit sorti d’un Django Unchained) pour alourdir ce bilan, et justifier le viol de sa femme. Le parallèle avec l’épopée de Mel Gibson sera validé dans le troisième acte, quand Parker tente avec un maigre budget de créer lui aussi une bataille à grande échelle (il s’agit de vingt figurants dans une arrière-cour), et se pose en victime du combat pour la libertééééé en étant condamné en place publique. Le tout entrecoupé de visions surnaturelles dans une ambiance « bayou mystique », histoire de bien souligner le caractère christique du personnage, qui ne se déplace logiquement jamais sans sa Bible – même s’il ne préfère en lire que les passages les plus violents.

La caméra de Parker ne détourne jamais le regard des atrocités, bien réelles, commises par les propriétaires terriens sudistes durant cette sombre période. Chaque visite de Turner sur une plantation équivaut à une nouvelle démonstration de mauvais traitement ou d’exploitation sexuelle, et cette barbarie a été assez documentée pour que son réalisme continue à marquer l’esprit. Mais ce travail de reconstitution sans fards n’a que peu de valeur au sein d’une œuvre bancale à tous les niveaux, balourde dans ses effets (ralentis sursignifiants, musique envahissante, dialogues sentencieux) et presque risible dans son égocentrisme maladif. Il est permis de le souligner à nouveau, mais s’ériger ainsi comme le fait l’acteur, producteur, réalisateur et co-scénariste, en protecteur de la vertu et héraut des communautés opprimées, lorsqu’on a soi-même été soupçonné de harcèlement et d’agression sexuelle, demande un sacré culot et une certaine inconscience.


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
Birth of a Nation
De Nate Parker
2016 / USA / 120 minutes
Avec Nate Parker, Armie Hammer, Penelop Ann Miller
Sortie le 11 janvier 2017

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