Blue Ruin : la vengeance de l’homme doux (Étrange Festival)

Le moins que l’on puisse dire c’est que le jeune Jeremy Saulnier semble avoir progressé à une vitesse vertigineuse depuis son premier long-métrage Murder Party. Également projetée à l’Étrange Festival, cette comédie horrifique, rendant hommage à Halloween, tient surtout du premier brouillon d’un étudiant filmant ses camarades de classe, plutôt que du véritable long-métrage professionnel. Le réalisateur l’avoue lui-même un peu gêné lors de la présentation de son film, il s’agit d’une « archive » personnelle. L’acteur Macon Blair, déjà bon et barbu, demeure le seul point commun entre ces deux films.

Des années en tant que chef opérateur forgent le talent de ce réalisateur en devenir, qu’il s’était bien gardé de montrer avec Murder Party. Suite à une opération de crowdfunding rondement menée, il parvient à faire financer ce polar très noir, Blue Ruin. Les plus de 37 000 $ récoltés sur Kickstarter ont permis l’émergence d’un thriller réaliste salué à la fois à Cannes, Deauville et Locarno. Pour pousser les internautes à débourser leurs dollars, Saulnier a vendu du rêve : un film « destiné à plaire aussi bien aux cinéphiles les plus pointus qu’aux fans de Die Hard ». Dans un certain sens, il disait vrai, mais Blue Ruin ressemble davantage à un mix entre Into The Wild et Fargo. L’action désirée au départ n’est que la conséquence d’une intrigue bien plus intéressante.

La loi du plus faible

Étrange Festival - Blue Ruin : la vengeance de l'homme doux

L’histoire de Blue Ruin débute sur un superbe montage sans paroles, décrivant la vie d’un vagabond nommé Dwight. Ce dernier sort bien vite de sa vie d’errance pour se lancer dans une véritable épopée vengeresse, suite à la libération de l’assassin de ses parents. Macon Blair, tantôt vagabond solitaire, tantôt frangin doux et fragile, s’investit pleinement dans ce personnage complexe, qui passe par une transformation physique impressionnante. Dwight est un homme simple, bien élevé, qui dans une situation différente ne ferait jamais de mal à une mouche. Pourtant, sa détermination sans faille le pousse à accomplir les pires horreurs. Enfermé dans l’enfer du devoir et dans une logique stérile de loi du Talion, il perd peu à peu sa personnalité et son envie de vivre sa vie. La fin du voyage lui apporte une note d’espoir inopinée, qui donnera également du sens à sa vengeance sans pitié.

« Même sa propre sœur estime que Dwight est contraint à tuer et à les tuer tous. » Blue Ruin nous emmène en voyage au cœur de la Virginie, un microcosme redneck décrit comme un western, où les armes à feu règnent en maître absolu. Un pays réduit à des règlements de compte sanglants, où les pistolets et fusils se collectionnent et s’utilisent avec une banalité renversante. Ce bouleversement des valeurs marque la particularité du film. Dwight, qui déteste et ignore les armes reste un paria, un homme « faible », dans une société où il est « normal » de tuer « légalement », se lance dans une vendetta jugée par ses pairs peu recommandable. « Je comprends, mais je pense que ce tu fais n’est pas bien », explique après un règlement de compte particulièrement saignant son meilleur ami, véritable fou de la gâchette assumé. Même sa propre sœur estime que Dwight est contraint à tuer et à les tuer tous. La spirale de la violence l’emporte et le sang coule tellement que faire machine arrière devient rapidement impossible.

Jeremy Saulnier truffe ce voyage d’un humour noir brillant (Dwight, en pleine cavale se fait soigner à l’hôpital, après avoir tenté de jouer les docteurs lui-même sur sa jambe), donne un ton léger inattendu à ce film par ailleurs intransigeant. Le montage se ressent notamment comme un acte de bravoure du cinéaste. La complexité des personnages se déploie grâce à lui petit à petit, avec minutie et virtuosité. Sans paraître trop hermétique, l’intrigue distille ses informations au compte-gouttes, avec un héros quasi muet au début de l’histoire, et guère plus loquace par la suite. Sous son épaisse barbe et ses cheveux hirsutes, les yeux de Macon Blair valent bien plus qu’un long discours. Blue Ruin est une vraie découverte de festival qui parie, chose bien trop rare, sur l’intelligence du spectateur.


Note Born To Watch

Blue Ruin
De Jeremy Saulnier

États-Unis / 2013 / 90 minutes
Avec Macon Blair, Devin Ratray, Amy Hargreaves
Sortie le 9 juillet 2014

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.