Captives : enquête de vérité

Réalisateur essentiel dans le paysage du cinéma canadien, Atom Egoyan n’a, malgré les prix et les accolades, jamais vraiment atteint la consécration internationale à laquelle il pouvait prétendre. Sa filmographie regorge pourtant de réussites incontournables comme Exotica, De beaux lendemains, Adoration ou La vérité nue. Des œuvres à la froide beauté, travaillées par le doute, le vice et la quête d’une vérité impossible à trouver. À en juger par son glacial accueil au dernier Festival de Cannes, Captives ne sera pas le film de la reconquête pour Egoyan, « coupable » d’avoir enchaîné en quelques années le dispensable remake d’un drame français (Chloé, inspiré du Nathalie d’Anne Fontaine) et un film-dossier bancal que le réalisateur a, avec le recul, renié, Les trois jours de West Memphis.

L’impossible disparition

Captives : enquête de vérité

Le cadre enneigé de Captives, son scénario tournant autour d’enfants disparus et de déviances sexuelles innommables : ces éléments concourent à faire de ce nouvel essai une sorte de retour aux sources pour le Canadien, qui en profite pour détourner autant qu’il peut les codes du film d’enquête pour les plier à sa vision parcellaire et pessimiste de l’humanité.

Il a suffi de quelques instants d’inattention pour que la vie de Matthew Lane (Ryan Reynolds) bascule. Quelques instants, et sa fille est enlevée dans sa voiture, au bord d’une route pleine de neige, quelque part dans la région des chutes du Niagara. Son couple implose, et huit années passent sans que les ravisseurs ne soient démasqués, malgré les efforts d’une unité spéciale de la police menée par Nicole Dunlop (Rosario Dawson) et Jeffrey Cornwall (Scott Speedman). Pourtant, sa fille est toujours vivante, sous la coupe d’un maniaque prenant plaisir à voir ses parents souffrir. Matthew, lui, continue à mener l’enquête de son côté, espérant pouvoir remonter la piste de ce « réseau »…

Le puzzle d’Atom

Captives : enquête de vérité

Sur un pitch évoquant l’excellent Prisoners, Egoyan choisit dès les premières minutes de Captives de brouiller les pistes en optant pour un montage non-linéaire déconcertant. Sans repères temporels autres que le maquillage de ses acteurs, il donne à voir un récit fragmenté, suggestif, qui pourra frustrer les spectateurs les moins concentrés. Ce procédé, choisi dès l’écriture, est pourtant très conscient, et justifié par la volonté d’Egoyan de plonger l’audience dans le même état d’esprit hébété et obsessionnel que ses personnages. Nous ne saurons pas tout de leur passé, ni même de leur présent (voir par exemple la relation entre Nicole et Jeffrey, qui change du tout au tout à la faveur d’une ellipse). Captives bondit d’une année à l’autre sans prévenir, pour mieux souligner cette évidence : le monde qui nous entoure échappe à notre contrôle, même avec la plus tenace des volontés, personnifiée par l’entêtement de Matthew. Il est possible de relier les éléments entre eux, comme le fait ce « spécialiste » de la police capable de reconstituer l’image d’un puzzle en regardant ses pièces, mais cela « demande de l’exercice ». Rarement une note d’intention stylistique aura été aussi clairement énoncée.

« Rarement une note d’intention stylistique aura été aussi clairement énoncée. »

Motivé par une histoire qui l’inspire, vaguement inspirée de l’affaire Kampush, Egoyan transcende donc par certains aspects le côté familier d’une intrigue en forme de jeu de pistes : sa narration particulière, ses cadrages patients, son imperturbable premier degré, et ses idées surréalistes tout droit échappées d’un lugubre conte de fées, comme cet itinéraire mystérieux à base de sapins préparés spécialement pour Matthew, ou la préciosité incongrue du ravisseur, Mika, joué de manière très forcée par le peu subtil Kevin Durand. Celui-ci forme avec sa complice un duo hitchcockien de malfaiteurs assez caricatural, éloigné de l’image que l’on peut se faire d’un réseau aux « objectifs » aussi glauques.

La parole aux captives

Captives : enquête de vérité

C’est d’ailleurs le point qui déçoit le plus dans Captives, film mesuré et patiemment assemblé qui perd de sa puissance tant il cherche à lisser les choses. Les jeux sur le regard, les cadres dans le cadre, sont pertinents et audacieux. La façon de laisser planer le doute sur les motivations de chaque personnage, dénote aussi dans un genre habitué à ne laisser aucune storyline en suspens. Mais cette originalité masque aussi une certaine vacuité du récit, blindé d’incohérences en tous genres, et de grosses ficelles qui permettent un peu trop aisément au scénario de joindre un point A à un point B (le coup de la webcam qui reste opportunément allumée est un sommet).

Aussi sûrement qu’il cherche à pervertir un genre balisé en révélant par exemple dès les premiers plans l’identité du kidnappeur, Egoyan se laisse aussi aller à beaucoup de facilités pour emballer son dénouement. [Attention SPOILERS] Des ultimes scènes certes pleines d’émotions (Reynolds et l’excellente Mireille « The Killing » Enos forment un très beau couple de cinéma), mais quelque peu légères pour mettre des mots sur son sujet principal : le traumatisme légitime et les séquelles de huit ans d’enfermement sur une enfant abusée (c’est implicite) et sujette à un inévitable syndrome de Stockholm. La souffrance d’un père est certes un thème porteur et légitime, mais quitte à mettre l’accent sur une sous-intrigue policière dispensable, pourquoi ne pas donner plus d’espace à la captive du titre original ? (1)

(1) Le « s » du titre français fait d’ailleurs office de beau spoiler.


Note Born To Watch

Troissurcinq
Captives (The Captive)
D’Atom Egoyan
2014 / Canada / 112 minutes
Avec Ryan Reynolds, Mireille Enos, Rosario Dawson
Sortie le 7 janvier 2015

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