Cheap Thrills : on parie ? (Pifff 2013)

Il y a maintenant sept ans sortait sur les écrans thaïlandais un film aussi étrange qu’intense : 13 Beloved (renommé 13 jeux de mort lors de sa sortie en DVD en France) plaçait un cadre lambda avec de gros problèmes d’argent au cœur d’un dilemme très réaliste : devait-il remplir les uns après les autres les défis qu’une voix au téléphone lui lançait, sous prétexte qu’il s’agissait d’un jeu de télé-réalité filmé à son insu ? Placé dans une situation inconfortable, le spectateur devait à la fois se réjouir et être choqué des « challenges » que remportait progressivement notre héros, qui allait du plus bénin (gober une mouche) au plus incroyablement cruel (décapiter des motards, de la même manière que dans le récent Cartel). La même logique de soumission face au pouvoir sans partage et sans égal de l’argent – car ces épreuves étaient bien entendu synonymes de récompense sonnante et trébuchante – trouve son écho occidental parfait dans le décapant Cheap Thrills, premier long d’E.L. Katz, co-scénarisé par Trent Haaga (Deadgirl).

Il est là aussi question de défis, ou plutôt de paris, lancés à des laissés-pour-compte pour qui les valeurs morales sont inutiles pour payer le loyer. Seulement, là où 13 jeux de mort parlait en sous-main de voyeurisme et de manipulation étatique, Cheap Thrills aborde lui littéralement le thème de la lutte des classes, de l’écart toujours plus grand entre nantis et galériens du monde moderne, qui fait régresser chacun vers toujours plus d’inhumanité.

Jeux d’adultes

Cheap Thrills : on parie ? (Pifff 2013)

En bonne production indépendante, Cheap Thrills respecte une unité de temps et de personnages : l’action se déroule durant une nuit de beuverie ni plus ni moins glorieuse que les autres. Craig (Pat Healy), est un écrivain raté qui espère joindre les deux bouts et faire vivre sa femme et son bébé en jouant les mécanos. Les mauvais signes s’accumulent : le proprio menace de les mettre à la porte pour impayé, son patron est obligé de le renvoyer pour faire des économies. Désespéré, sans le sou, Craig finit dans un bar où il tombe sur un ex-ami d’enfance, Vince (Ethan Embry), marginal devenu collecteur de fonds. Ils sont bientôt rejoints par un couple étrange, Colin (David Koechner) et sa très jeune femme Violet (Sara Paxton). Colin est d’humeur festive, et veut partager sa soirée avec les deux hommes. Pour ne rien gâcher, Colin est visiblement très, très riche, et il propose bientôt à Craig et Vince de gagner des centaines de dollars pour des paris vulgos mais en apparence anodins : descendre un verre de whisky, draguer la serveuse, claquer les fesses d’une strip-teaseuse… Bientôt, le jeu se transforme en marathon d’humiliations, l’action se déplaçant dans la demeure cossue du couple, où les enjeux montent au fur et à mesure que les risques deviennent sérieux. Jusqu’où Craig et Vince sont-ils prêts à aller pour l’argent ? Loin, trop loin sans aucun doute.

« Les rires fusent tout comme les poussées d’adrénaline, et, une fois que les barrières du mauvais goût ont été franchies, les haut-le-cœur – vous êtes prévenus. »Bien sûr, la réaction instinctive de chaque spectateur face à cette spirale infernale dans laquelle tombent de plein gré les deux (pas si) amis, hypnotisés par les liasses de billets que Colin agite sous leur nez, serait de se dire : jamais je n’en arriverais là. Car passés les blagues potaches à la Jackass, à la portée de n’importe quel homo erectus suffisamment imbibé, les rires s’étranglent, et les premières minutes d’exposition, où est implacablement décrite l’impasse financière et matérielle dans laquelle se trouve Craig, trouvent tout leur sens. Cheap Thrills ne s’amuse pas comme les torture porn de troisième zone à imaginer des sévices infligés à des hordes de teenagers idiots par une caste de bourgeois décadente. Non, ici, ce sont juste deux adultes, conscients de leurs actes et de leur situation, qui s’entre-déchirent et se résignent au pire pour goûter eux aussi, l’espace d’un instant, à l’illusion du contrôle qu’ils veulent avoir sur leur vie. Quand E.L. Katz s’attarde sur les lubies complètement barrées de Colin et Violet, aussi dénués de scrupules et sournois l’un que l’autre (il s’agit bel et bien pour eux d’un jeu, organisé pour leur plaisir égoïste), c’est pour mieux injecter de l’humour noir dans ce qui est avant tout une fable très, très cruelle.

Prêts pour un tour de montagnes russes ?

Cheap Thrills : on parie ? (Pifff 2013)

Car on devine, à travers l’interprétation subtile et chargée en niveaux d’émotion de Pat Healy (que l’on avait vu entre autres dans Compliance) et Ethan Embry (Once upon a time) et des révélations savamment distillées, que le duo était, à un moment plus insouciant de son existence, vraiment ami. Mais les ressentiments d’alors ont laissé la place, inexorablement, à l’amertume. Aussi repoussants et coupables soient-ils, les sadiques tourtereaux, qui sont aussi de fins observateurs, n’agissent ici que comme un détonateur libérant d’un coup des années de haine larvée et de jalousie, la raison régulièrement avancée par Craig pour « voler » l’argent de Vince (il doit subvenir aux besoins de sa famille) n’étant finalement qu’un prétexte masquant son besoin farouche de compétition. Personnage central du film dans lequel se reflète tout le pessimisme social de ses auteurs, Craig utilise in fine sa condition pour justifier tous les débordements, tous les excès.

Et ils sont nombreux dans Cheap Thrills. Experimenté collectivement dans une salle, le film tient du tour de montagnes russes : la montée dure longtemps, mais une fois dans la pente, chaque virage prend brutalement l’audience à revers. Les rires fusent (le film s’avère réellement hilarant, pour peu que vous ne soyez pas facilement choqués), tout comme les poussées d’adrénaline, et, une fois que les barrières du mauvais goût ont été franchies, les haut-le-cœur – vous êtes prévenus. Tout comme 13 jeux de mort, Cheap Thrills ne recule devant rien pour faire réagir le spectateur sans jamais se départir de son humour sardonique. C’est un peu comme si Tarantino rencontrait John Waters : chaque rire naît d’une gêne, chaque nausée s’accompagne d’un sourire en coin. Le talent des acteurs, tous transfigurés (Sara Paxton, qui retrouve là son compagnon de jeu d’Innkeepers, Pat Healy, est méconnaissable), contribue fortement à la réussite de ce brûlot punk transcendant sans peine les limites de son petit budget, et dont l’ultime plan suffit à tirer un constat sans appel de notre société : no future.


Note Born To Watch

quatresurcinq
Cheap Thrills
De E.L. Katz
USA / 2013 / 85 minutes
Avec Ted Healy, Sara Paxton, David Koechner
Sortie le 23 avril 2014

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