Chroniques du BIFFF : Attraction, The Icebreaker, The Bride

Comme nous l’avions pressenti dans notre dossier sur les nouveaux blockbuster russes, la patrie du camarade Poutine est entrée dans une période de transition décisive en matière de cinéma de divertissement. Même s’ils restent complexes à exporter dans le monde occidental, les films slaves ont de la technicité et de l’ambition à revendre. Et à force d’impressionner la rétine des acheteurs et d’affronter sans complexe l’ogre hollywoodien dans les genres qui font sa réputation (les super-héros avec Guardians, l’épopée en costumes avec Vikings, le film catastrophe et l’horreur pour ados avec les titres ci-dessous), ce cinéma-là va bien finir par traverser pour de bon nos frontières. Le BIFFF 2017 a tenu à souligner cette tendance, en projetant trois longs-métrages calibrés pour plaire au plus grand nombre : Attraction, un grand spectacle plein d’aliens, le film d’angoisse The Bride et sa mariée fantôme qui rappelle James Wan, et le glacial film d’aventures maritime The Icebreaker. Un petit bilan s’impose !


Attraction : l’invasion vient du cœur !

Chroniques du BIFFF : Attraction, The Icebreaker, The Bride

Excitant les réseaux sociaux depuis l’apparition de sa première et destructrice bande-annonce, Attraction est loin d’être une simple – mais impressionnante – bande promo pour la société de SFX MainRoadPost. C’est aussi l’un des plus gros succès récents en Russie, un triomphe de plus pour son réalisateur Fedor Bondarchuk. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Bondarchuk est le fils de Sergei, metteur en scène star du cinéma soviétique (l’adaptation de sept heures de Guerre et Paix, c’était lui), et une personnalité importante du paysage cinématographique moscovite. Après les films de guerre Le 9e Escadron et Stalingrad, qui se caractérisaient par leur emphase et une profusion d’effets visuels à la Zack Snyder, Bondarchuk signe avec Attraction un vrai film d’invasion alien à l’américaine, mais pas du style que l’on attendait.

Malgré ce que laisse supposer des trailers dévoilant le crash d’un vaisseau extraterrestre dans une banlieue grise de Moscou et une bataille contre des aliens très véloces, Attraction n’est pas le nouveau Independance Day : après une ouverture qui en donne pour son argent à Hollywood, le script bifurque vers… un triangle amoureux, typique des dystopies adolescentes type Les âmes vagabondes. Eh oui : la jolie Yulia, traumatisée après que sa copine ait été la victime de la destruction causée par les visiteurs de l’espace, est tiraillée entre son gangster de copain Artyom et l’humanoïde Hekon, cousin lointain de Starman au look de mannequin Calvin Klein. Pour couronner le tout, son papa (l’acteur Oleg Menshikov, immortalisé dans Le barbier de Sibérie) est un colonel pète-sec chargé de boucler la zone du crash et d’évaluer la menace représentée par les E.T. Ainsi, Attraction n’est pas l’orgie de destruction présagée, mais une aventure peuplée de personnages dépeints à gros traits, avec des touches d’humour inattendues (mais réussies), de la romance intergalactique et même une allégorie sociale incongrue empruntée à District 9.

Les aliens, qui nous ressemblent en tous points, excepté le fait que leur civilisation est pacifique et éco-friendly (leur vaisseau marche à l’eau !), ne sont-ils pas chassés et parqués comme des migrants indésirables par une nation apeurée ? Il faudra l’amour d’une jeune rebelle-mais-pas-trop, et son compréhensif papa soldat (parce que l’armée est toujours compréhensive en Russie, c’est bien connu) pour qu’in extremis, la compréhension entre les peuples soit possible. C’est beau, hein ? C’est cucul, aussi. Mais à partir du moment où l’on sait où on met les pieds, Attraction est une production, hyper léchée et grandiloquente dans ses effets de mise en scène (l’influence Snyder est toujours présente), qui conserve un charme étrange.


Note Born To Watch
Troissurcinq
Attraction (Prityazhenie)
De Fedor Bondarchuk
2017 / Russie / 210 minutes
Avec Irina Starshenbaum, Alexander Petrov, Oleg Menshikov
Sortie prochainement


The Bride : les noces funestes

Chroniques du BIFFF : Attraction, The Icebreaker, The Bride

Venant d’un pays comme la Russie, féru d’inquiétante étrangeté et nourri aux contes populaires, il est bizarre de croiser si peu de films d’horreur. Sans doute est-il plus compliqué de bénéficier des incontournables financements d’état pour parler de surnaturel, comme c’est le cas en Chine ? Dans le doute, on accueille avec une certaine bienveillance The Bride, nouvelle production de l’équipe à l’origine de Queen of Spades : the dark rite, série B qui réutilisait à sa manière et sans chichis les mécanismes de Candyman. Cette fois, c’est du côté de chez Wan, James Wan, que le réalisateur et son producteur sont partis braconner. Quant le réalisateur d’Insidious joue à la poupée ou crée des nonnes effrayantes, The Bride investit la figure universelle de la mariée pour lui donner une dimension on ne peut plus creepy.

Ça commence donc au 19e siècle avec une scène d’ouverture à la Hammer : un photographe entend conserver l’âme de sa défunte épouse sur celluloïd, en prenant un cliché… de son cadavre en tenue de mariée. Une idée macabre qui fait partie d’un rituel slave encore plus terrifiant, puisqu’il implique de réincarner la dite épouse dans le corps d’une autre jeune femme, moyennement attirée par la perspective d’être enterrée vivante. L’action bascule ensuite dans le monde moderne, où nous suivons la jeune Nastya (la mimi Miroslava Karpovich, filmée sous tous les angles par un réalisateur manifestement sous le charme) qui nage dans le bonheur puisqu’elle vient d’épouser son copain. Celui-ci la presse de partir à la campagne rencontrer sa belle-famille pour un mariage dans les règles. Bien entendu, ce séjour est une erreur : la dite famille descend du photographe, qui a réussi à faire peser sur plusieurs générations une malédiction relative à la fameuse Mariée…

Maison isolée, plancher qui craque, hallucinations nocturnes, anciens murés dans le silence, « vierge » innocente en péril… The Bride rejoue sans se dégonfler une partition on ne peut plus classique dans le genre de l’épouvante gothique moderne. Un gros parfum de familiarité embaume cette histoire dont on devine rapidement les tenants et les aboutissants, même si le montage s’amuse à entremêler à mi-parcours les différentes époques, afin de souligner le côté immémorial de la menace qui pèse sur Nastya. Le réalisateur Svyatoslav Podgayevskiy (ouf) tient pourtant la barre avec plus de flair que beaucoup de ses contemporains chez Blumhouse, en préférant jouer sur l’attente que sur les jump scares. Témoin cette scène, où une présence se fait sentir entre les cloisons de la maison où jouent Nastya et ses petits neveux. L’un des multiples morceaux de tension qui parsèment cette bande d’épouvante très recommandable, pour peu que vous aimiez visiter le genre comme on chausse une confortable paire de chaussons.


Note Born To Watch
Troissurcinq
The Bride (Nevesta)
De Svyatoslav Podgayevskiy
2017 / Russie / 105 minutes
Avec Miroslava Karpovich, Vyacheslav Chepurchenko, Igor Khripunov
Sortie prochainement


The Icebreaker : ennui polaire

Chroniques du BIFFF : Attraction, The Icebreaker, The Bride

En découvrant l’existence de The Icebreaker, que l’on doit aux producteurs de Metro (une rame déraille dans le métro, les survivants doivent s’échapper de tunnels inondés : on vous le conseille !), il était permis d’espérer une sorte de variation en col bleu sur le thème de Titanic. Après tout, il s’agit d’une histoire basée sur un incident qui s’est déroulé en 1985, sur un brise-glace endommagé par un iceberg et resté prisonnier des glaces pendant des mois. Et à l’écran, ce film tourné au large de Murmansk, tout au nord du continent russe, a un vrai potentiel de dépaysement : le seul décor qui vient perturber l’immensité glacée qui s’étale à l’écran, c’est le bateau « Mikhail Gromow » et ce satané iceberg qui dérive, ô malédiction, dans le même sens que le navire qu’il vient de croiser.

Mais contrairement à ce que laisse penser le très remuant premier quart d’heure de Icebreaker, qui ressemble au climax d’un film catastrophe à très gros budget, il est très peu question de survie et de sacrifice dans ce long-métrage aussi pesant que redondant. Plus proche du drame politique que du survival, le scénario raconte par le menu la frustration qui s’empare de l’équipage du bateau, depuis le capitaine mis sur la touche (Pyotr Fyodorov, vu dans Stalingrad et Darkest Hour) jusqu’au cuistot en passant par le nouveau maître des lieux (Sergey Puskepalis, Black Sea), un loup de mer débarqué en hélicoptère et aussi patibulaire que renfermé. The Icebreaker, qui prend des airs de Révoltés du Bounty sauce communiste, fait bien malgré lui l’éloge de l’immobilisme : des victimes, il y en aura peu, de l’action et du suspense aussi. À la place, le réalisateur Nikolay Khomeriki nous propose des manigances politiques confuses et sans intérêt, des batailles d’ego sans importance, ou des mutineries sans panache. The Icebreaker ne se réveille, et le bateau avec, que dans le dernier quart d’heure, le temps d’un beau moment de WTF où le pilote d’hélicoptère parvient à heurter le seul obstacle présent à des kilomètres à la ronde : l’iceberg. Maigre bilan pour un film que l’on aurait imaginé bien plus palpitant, et moins clément envers les figures du pouvoir (même contestée, l’autorité du nouveau capitaine n’est jamais mise en défaut par la narration) qu’il glorifie vainement.


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
The Icebreaker (Ledokol)
De Nikolay Khomeriki
2016 / Russie / 124 minutes
Avec Pyotr Fyodorov, Sergey Puskepalis, Aleksandr Pal
Sortie prochainement

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