Chroniques du PIFFF : Musaranas, R100, Predestination…

Toujours installé au Gaumont Opéra Capucines, toujours convivial et rarement prise de tête, le PIFFF a rempli cette année encore son rôle de manifestation dédiée au bis, poil à gratter un peu sanguinolent dans un paysage cinématographique toujours plus enclin à écarter les pellicules déviantes de ses programmations. Comme souvent, les films programmés au sein du festival ont gagné là une chance unique de pouvoir bénéficier d’une projection sur grand écran, la plupart des titres étant voués à sortir directement en vidéo (c’est déjà le cas pour Predestination, disponible en DVD et Blu-ray depuis le 1er décembre) ou à rester coincés dans les limbes de la distribution, en attente d’un programmateur aventureux. Certes, il est permis de douter du potentiel commercial de certains titres chroniqués ci-dessous, mais après tout, qui vous dit qu’il y aura plus de monde pour aller voir le dernier film avec Benjamin Biolay ?

Direction l’Australie, donc, puis le Japon, l’Espagne et l’Angleterre pour un voyage express dans la programmation du dernier Pifff, avec quatre films aussi barrés qu’uniques chacun à leur manière. Enjoy !


Musaranas (Shrew’s Nest)

Chroniques du PIFFF : Musaranas, R100, Predestination…

Difficile de dire si le duo d’amis composé de Juanfer Andrés et Esteban Roel fera date dans le cinéma de genre espagnol. Mais après avoir rencontré les deux réalisateurs à l’issue de leur projection, il est clair que leur enthousiasme et leur amour du genre leur ouvrira bien des portes. Pour leurs débuts, ils ont en tout cas séduit un parrain de choc, Alex de la Iglesia, arrivé sur le projet grâce à sa compagne Carolina Bang. Musaranas (« musaraignes » en français) est un drame familial en lieu clos, placé sous l’influence des Proies de Don Siegel et du cinéma de Polanski en général. Des références d’ailleurs bien encombrantes dans cette histoire de deux sœurs recluses qui s’affrontent dans leur appartement pour les beaux yeux d’un voisin éclopé réduit à l’état de victime pas trop consentante.

Le trio d’acteurs principaux (Macarena « Sexykiller » Gomez, Silvia Alonso et Hugo « The Body » Silva) est solide, les mystères entourant cette famille constituent autant de rebondissements efficaces, et les cinéastes n’hésitent pas à verser dans le slasher sanglant dès que l’occasion se présente – un sort bien particulier est par exemple réservé à la co-productrice Carolina Bang, qui hérite d’un petit rôle. Soigné et bien interprété, Musaranas n’est toutefois pas une œuvre mémorable : derrière ses airs de déjà-vu, le film sacrifie également à des facilités de narration et des dialogues caricaturaux qui le privent d’une certaine richesse. Montse (Gomez), personnage central très intéressant, est en particulier au centre de scènes outrancières, en contraste avec les velléités « réalistes » (le film se déroule durant l’après-guerre, sous Franco) des réalisateurs. On aurait tort de se priver d’une telle proposition, nerveuse et ramassée (moins de 90 minutes au compteur), dans le contexte actuel d’une production ibérique en perte de vitesse, mais Musaranas n’atteint jamais, il faut bien l’admettre, les sommets d’inspiration des classiques qui l’ont inspiré ou du cinéaste qui l’a produit.


Predestination

Chroniques du PIFFF : Musaranas, R100, Predestination…

À la vision de ce troisième film des frères Spierig, deux choses sont claires : les frérots ont un faible pour le cinéma de genre, fantastique et SF en particulier ; ils adorent Ethan Hawke. L’acteur américain, qui figurait déjà, avec Willem Dafoe et Sam Neil, au casting de leur molto simpatico Daybreakers, est de retour en tête d’affiche de Predestination, tourné une nouvelle fois dans leur Australie natale pour un budget toujours aussi limité. Mais la dominante chez les frères Spierig, c’est qu’ils proposent beaucoup avec peu : adaptant cette fois une nouvelle de Robert Heinlein, le papa de Starship Troopers, le duo s’amuse à imaginer une nouvelle variante, très exigeante, du voyage dans le temps. Comme Looper (ou Timecop), Predestination imagine qu’une agence secrète a la main mise sur la technologie du voyage dans le temps. Ici, elle charge des agents triés sur le volet de « corriger » certains événements en remontant dans le passé, sans faire de vague – ou créer des paradoxes ronge-tête. Ethan Hawke est l’un d’entre eux, et il est confronté, dans les années 60, à un homme au passé et à l’identité mystérieuse, auquel l’actrice Sarah Snook (These final hours), sosie de Dane DeHaan, prête son visage émacié et son regard perçant.

Une actrice ? Oui, une très bonne en plus, et Predestination s’intéresse de près à cette confusion des genres, au fil d’une intrigue refusant de se plier aux structures de récit classiques : conforme à un certain modèle littéraire, le script se compose en réalité d’un long flash-back autour duquel tournera, dans la deuxième heure, toute la résolution de l’histoire. Car oui, il est question de boucles temporelles, et les frères Spierig ferment celle-ci au terme d’un puzzle mental aux implications vertigineuses, pour ne pas dire casse-gueule. Cérébral et pulp à la fois (la machine à voyager dans le temps en forme d’étui à violon, les sauts temporels aussi simples que marquants, un néo-futur aux contours volontairement flous), Predestination parvient à nous triturer le cerveau tout en étant une série B parfaitement divertissante, dont le twist justifiera une salutaire seconde vision.


The Duke of Burgundy

Chroniques du PIFFF : Musaranas, R100, Predestination…

Expérience déstabilisante, Berberian Sound Studio a marqué les esprits d’une poignée de cinéphiles. Après cet hommage formellement somptueux au giallo, qui ne parvenait toutefois pas à faire oublier sa nature d’œuvre plus conceptuelle qu’incarnée, Peter Strickland persiste et signe avec The Duke of Burgundy, son troisième long-métrage et peut-être le plus singulier. L’histoire expose le quotidien d’une relation sado-masochiste entre Cynthia (Sidse Babett Knudsen, dans une courageuse performance), entomologiste réputée, et sa jeune compagne Evelyn (Chiara d’Anna, qui a des faux airs de Carice Van Houten). Prisonnières semble-t-il volontaires d’un microcosme victorien où toute présence masculine a été évacuée, les deux femmes organisent des jeux érotiques programmés comme des scénarios, dont la répétitivité finit par accabler Cynthia. Celle-ci veut satisfaire Evelyn, qui veut être dominée, mais le spectateur s’aperçoit progressivement que ce rapport est en fait inversé, et ne permet pas l’épanouissement du couple, mais le corrompt profondément.

Le scénario, astucieux, se base sur la répétitivité des scènes et le renversement des points de vue, pour observer, avec la précision d’un entomologiste justement, les soubresauts émotionnels des deux femmes, leurs frustrations respectives. The Duke of Burgundy, sous ses allures parfois un peu trop expérimentales (séquence stroboscopique inutile, structure labyrinthique outrageusement alambiquée), possède un certain humour, mais ne moque pas les choix de vie de ses héroïnes. Strickland, une fois de plus, se révèle esthète de premier plan, sans jamais céder un pouce de terrain à une forme de cinéma plus traditionnelle : générique précieux et éthéré renvoyant aux années 70 (on y cite les noms des costumiers, des parfumeurs, et des spécialistes des insectes qui ont prêté leurs archives de bande-son !), esthétique délicate évitant le sensationnalisme graveleux, nappes sonores richement construites explicitant les pensées des personnages… L’expérience pourra déplaire, et laisser plus d’un spectateur sur le carreau. Et de fait, Burgundy a ses défauts, parmi lesquels une tendance à l’auto-satisfaction qui explique que le film soit trop long d’un bon quart d’heure.


R100

Chroniques du PIFFF : Musaranas, R100, Predestination…

R100 suit les aventures d’un jeune père qui franchit la porte d’un club mystérieux et excitant, dont les règles vont rapidement lui pourrir la vie. Le titre du film se rapporte aux interdictions attribuées à certains films. En l’occurrence, la « censure » estime que ce long-métrage ne peut être intelligible avant l’âge… de 100 ans. Vous l’aurez compris : ce film s’adresse aux friands d’histoires insensées, de sous-texte méta à la Wrong et de metteurs en scène dépourvus de toute limite. Ovni cinématographique, R100 déborde d’idées aussi loufoques les unes que les autres. Ses personnages, entre autres, la « Reine Gloutonne » (il faut voir pour comprendre) font à plusieurs reprises écarquiller des yeux interloqués. Ne cherchez pas la logique et la raison là-dedans.

Aux frontières du dadaïsme forcené et de la clownerie absurde comme la télévision japonaise en raffole, Hitoshi Matsumoto, réalisateur du déjà complètement déjanté Symbol, passe du rire cruel à des larmes réalistes qui tranchent avec la continuité du reste du film. Car la sous-intrigue triste de l’épouse dans le coma, radicalement en décalage avec le défouloir hystérique du reste du film, sonne comme la fin de la récréation, sans véritablement donner de signification. Il n’en demeure pas moins que Matsumoto souhaite, à sa grotesque façon, donner sa vision d’une société japonaise en déclin tout en offrant aux spectateurs une belle tranche de rigolade.

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