Comancheria : la revanche des apprentis braqueurs

Le territoire, immense, désertique et désolé, du Texas, n’a pas fini de fasciner le 7e art et de charrier son lot de mythes cinématographiques en marche, comme le prouve encore cette année Comancheria, entracte polardeux du dernier Festival de Cannes, et réussite éclatante dans un genre, le néo-noir mâtiné de western, qu’on pensait pourtant définitivement quadrillé par les frères Coen. Il y a, c’est indéniable, des traces de l’univers rude et désenchanté de Cormac McCarthy dans le script peaufiné par l’enfant du pays, Taylor Sheridan. Le scénariste de Sicario poursuit ici un travail dans la même veine, à cheval sur les genres, d’un classicisme apparent si assumé qu’il nous prend inévitablement en traître par sa richesse insoupçonnée.

Une chasse à l’homme hors du temps

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Briser le cercle infernal de la misère, c’est l’objectif, dérisoire, mais essentiel, que s’est fixé Toby Howard (Chris Pine, qui a élevé pour l’occasion son intensité de jeu au niveau de ses camarades), propriétaire d’une ferme sur le déclin. Toby a récemment enterré sa mère, quitté sa femme, et tenté de remettre sur le droit chemin son frère, Tanner (l’indispensable Ben Foster), un repris de justice qui brûle la vie par les deux bouts. Tout cela, on l’apprendra néanmoins en cours de route, après avoir découvert le duo fraternel en pleine série de braquages, dans des patelins pratiquement vidés de leurs habitants, dans l’ouest du Texas – territoire aussi appelé « Comancheria », du nom des Indiens que les pionniers affrontèrent et décimèrent des centaines d’années auparavant. Toby et Tanner ont un plan plutôt malin : voler l’argent d’une grande banque pour payer l’hypothèque de leur ferme… en remboursant cette même banque, avant qu’elle ne mette la main sur les terrains. Ils laissent assez de traces pour que les Texas Rangers se lancent à leurs trousses, en particulier le vétéran Marcus Hamilton (Jeff Bridges, comme une évidence, dans un numéro impérial) et son coéquipier Alberto Parker (Gil Birmingham, très bon).

« Comancheria peut devenir l’espace d’une séquence un buddy movie hilarant avant de basculer dans un fatalisme digne de Raoul Walsh. »

En surface, Comancheria rejoue une histoire traditionnelle, vieille comme le monde ou tout du moins le cinéma : des braqueurs au (pas si) grand cœur pourchassés par les policiers, dans un monde où les Mustangs rutilants ont remplacé les chevaux, et les fusils automatiques les colts à six coups. C’est limpide, intemporel, mais ça n’est pourtant que le squelette narratif d’un polar regorgeant d’apartés, de dialogues et de détails fugaces qui construisent peu à peu un univers d’une implacable cohérence, et au grand pouvoir évocateur. Ce territoire que parcourent de long en large les frères et leurs poursuivants est capté dans toute sa splendeur et sous tous les angles, comme un univers à peine touché par les remous de la civilisation. Avec leurs rues uniques, leurs agences bancaires anonymes, leurs troquets hauts en couleur, les villages traversés par les frères Howard ressemblent aux vestiges d’une société qui aurait laissé passer le train de la modernité. Le moindre restaurant est peuplé de clients qui dévisagent d’un œil mauvais les étrangers. Chaque quidam sort son arme dès qu’il croise un malfaiteur (l’occasion d’une splendide séquence de hold-up où nos braqueurs affrontent non pas la police, mais une horde de citoyens à la gâchette facile). Et les héros usés de cette escapade semblent n’avoir d’autre recours pour vivre et affirmer leur droit à la réussite, à ce fameux rêve américain, que de tirer dans le tas ou manigancer une arnaque parfaite (1).

La finance dans la ligne de mire

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S’il n’était fait que de courses-poursuites et de fusillades, Comancheria serait logiquement bien moins passionnant. Sheridan consacre une large part de son script aux dialogues, qui rapprochent Toby et Tanner d’une part, dont on sent qu’ils se sont unis dès l’enfance contre l’adversité malgré des caractères divergents, et Marcus et Alberto de l’autre. Marcus, surtout avec la gouaille et le métier de Bridges, tient de la caricature du vieux sage au bord de la retraite, plus malin et perspicace que les jeunots qui l’entourent. Le film en fait pourtant surtout un veuf éploré, visiblement terrorisé par sa future inactivité, pour qui le vannage permanent de son partenaire sur ses origines indiennes et mexicaines constitue la plus haute preuve d’amitié qui soit. Voir deviser ces quatre personnages sur leur passé, leurs rêves, leurs frustrations, tout en faisant progresser une intrigue pleine de suspense, procure un plaisir intense parce que rare dans le genre : Comancheria peut ainsi devenir l’espace d’une séquence un buddy movie hilarant avant de basculer soudainement dans un fatalisme digne de Raoul Walsh. L’arrière-plan économique, entre omniprésence cannibalisée des banques qui ruinent les petits propriétaires et ruée capitaliste vers l’or noir à la There will be blood, confère également une richesse inattendue à cette histoire de revanche sociale gagnée dans le sang.

Un exercice d’acrobate soutenu brillamment par la mise en scène, précise, économe, mais volontiers opératique de l’Écossais David McKenzie. Le réalisateur, que l’on avait repéré avec Hallam Foe, Rock’n’Love puis rencontré au moment de l’excellent Les poings contre les murs, se surpasse pour son retour en Amérique. Bien soutenu par une bande-originale mélancolique et d’une évidence folle signée Nick Cave et Warren Ellis, sa réalisation fait oublier sans problème le côté attendu des rebondissements de l’intrigue, ou son côté exagérément viril. Un côté suranné pas si surprenant considérant l’univers abordé ici, mais qui n’entame pas le bilan de ce Comancheria en tous points réjouissant.

(1)  C’est d’ailleurs le sens littéral du titre original Hell or High Water, expression qui signifie « faire ce qu’il faut quelles que soient les circonstances


Note Born To Watch
Quatresurcinq

Comancheria (Hell or high water)
De David McKenzie
2016 / USA / 102 minutes
Avec Chris Pine, Jeff Bridges, Ben Foster
Sortie le 7 septembre 2016

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