Conjuring 2 : les fantômes du déjà-vu

Ça n’est pas un hasard si, au sortir de la production exténuante (et un peu traumatisante, en raison du décès brutal de Paul Walker) de Fast 7, l’un des dix plus gros succès du box-office de l’histoire, James Wan a souhaité donner une suite à un autre de ses plus grands succès, Conjuring : les dossier Warren, revenant pour l’occasion sur sa décision de ne plus fricoter avec l’épouvante. Le réalisateur sino-malaisien déborde visiblement d’amour pour ses deux personnages principaux, Lorraine et Ed Warren. Parce qu’il a pu rencontrer la véritable Lorraine, parce qu’il a trouvé un couple d’acteurs à l’alchimie évidente avec Patrick Wilson (qui tourne ici avec lui pour la quatrième fois) et Vera Farmiga, Wan ne pouvait résister à l’envie de poursuivre l’aventure avec Conjuring 2, en ouvrant un nouveau « dossier » des célèbres enquêteurs du paranormal, qui a pour l’anecdote déjà inspirée quatre téléfilms et une série TV.

Frissons londoniens

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Comme dans le premier volet, Conjuring 2 : Le Cas Endfield nous téléporte dans les années 70, avec un luxe de détails que ne peuvent généralement s’offrir les productions du genre. Les époux Warren viennent tout juste d’en finir avec l’affaire Amityville, celle qui les a rendus célèbres et les a vus défiler d’émission de télé en talk-show, pour tenter de convaincre les plus sceptiques. Lorraine veut raccrocher les crucifix et prendre du repos. Combattre le mal, même avec un super-pouvoir médiumnique, c’est dur, et ça peut devenir dangereux quand, comme elle, on commence à voir une nonne démoniaque dans chaque chambre. De l’autre côté de l’Atlantique, toutefois, la famille Hodgson pourrait bien avoir besoin de leurs services. Peggy (Frances O’Connor), mère divorcée de quatre enfants, a emménagé dans une masure de la banlieue londonienne d’Endfield, qui pourrait bien être hantée par l’esprit revanchard d’un ancien propriétaire. L’une de ses filles, Janet (Madison Wolfe) semble même être victime de possession démoniaque. Quand l’Église est impliquée, elle décide de dépêcher sur place les enquêteurs les plus à même de résoudre ce mystère : Mulder et S… euh, non, Lorraine et Ed Warren !

« L’importance que prend cette fois la religion dans les dialogues confine presque au prosélytisme. » À 40 ans, James Wan a mine de rien déjà œuvré à six reprises dans le domaine de l’épouvante. La franchise Saw, si elle a sans doute contribué à le rendre riche, donnait un aperçu trompeur de son talent : après deux Insidious, et désormais deux Conjuring, il est clair que le cinéaste n’excellera jamais autant que dans l’horreur old-school. Conjuring 2 n’a pas besoin de nous rappeler son classement PG-13 : Wan ne compte pas sur les effets sanguinolents ou la surenchère graphique pour réussir ses films de fantômes – même si le prologue qui recrée en flashback l’histoire d’Amityville, tant réclamée par les fans, est plutôt franche du collier. Son astuce, d’une imparable efficacité, c’est d’envisager ses moments de trouille comme autant de séquences autonomes, avec leur propre rythme, leur propre escalade angoissante avant un inévitable jump scare – on le rappelle, chez Wan, l’avantage c’est que ces sursauts ne sont jamais gratuits : si vous avez peur, ça n’est pas à cause du chat, mais du fantôme ! Pratiquement toute la première heure de Conjuring 2 est dédiée à un empilement de séquences de ce genre, dans chacune des intrigues que le scénario des frères Hayes (déjà au générique du premier) met en place : la nonne maléfique d’un côté – un personnage iconique intégré au dernier moment -, le fantôme d’Endfield et ses différentes manifestations (dont un « homme crochu » numérique qui tranche avec les effets réalistes habituels de Wan) de l’autre. Le film ressemble alors un test d’endurance, un train fantôme qui grillerait toutes ses cartouches dans une longue ligne droite pleine de rebondissements.

Maîtriser la peur

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Tout fonctionne pour nous rappeler à quel point Wan maîtrise son sujet et ses effets. Le metteur en scène s’est adjoint les services du chef opérateur Don Burgess, collaborateur habituel de Robert Zemeckis, et soigne une nouvelle fois parfaitement ses cadrages symétriques, sa caméra mouvante, ses jeux d’ombre sophistiqués. Conjuring 2 est plastiquement irréprochable, et se permet comme son prédécesseur quelques prises de risques visuelles qui font plaisir à voir à cette échelle de production. Témoin cette scène étonnante de discussion en un plan, entre Ed Warren et l’entité qui possède Janet, où le flou de l’arrière-plan devient un vecteur d’effroi à part entière. Ou ce jeu de cache-cache dans la maison des Warren, où la frontière entre hallucinations picturales et apparitions surnaturelles génère une tension maximum, digne de figurer au panthéon personnel du créateur de Jigsaw.

La qualité de l’exécution, plus évidente ici que dans l’autre séquelle honteusement bâclée de Wan, Insidious 2, ne fait toutefois pas oublier l’un des problèmes majeurs du film : une tenace impression de déjà-vu. Bien sûr, Conjuring 2 évolue dans un sous-genre déjà largement rebattu, où la moindre once d’originalité est guettée comme le loup blanc par les amateurs. La raison d’être du film réside en partie dans son transfert géographique, la grisaille londonienne de 1977 succédant à l’Amérique rurale post-flower power du premier opus. En investissant un nouveau terrain culturel, le script peut se permettre quelques variations bienvenues : quelques gags sur les forces de l’ordre britanniques et leur indécrottable pragmatisme, des considérations sociales sur la famille Hodgson, qui semblerait sortie d’un film de Ken Loach si elle n’était pas affligée par une malédiction surnaturelle… James Wan la joue pourtant sobre : le film ne se départit jamais d’un ton très premier degré, allergique au cynisme (mais pas aux clins d’œil, comme en témoigne l’apparition éclair de la mascotte Annabelle), et porte toujours en étendard les influences de maîtres comme William Friedkin et John Carpenter.

Bigots et démons

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Mais l’évidence est pourtant là : deux intrigues parallèles qui se rejoignent dans le troisième acte, une famille nombreuse confrontée collectivement à l’irruption du Mal, des détecteurs de bruits surnaturels, un couple vedette qui souffre, mais demeure dévoué à la Cause, ses séances de simili-exorcisme carburant au « pouvoir du Christ ! »… Conjuring 2 est clairement là pour répéter la recette, et si possible le succès de son prédécesseur, et échouera donc à étonner le public autant qu’il le fait frissonner. Seule originalité, un rebondissement relatif à la possibilité d’un doute sur la véracité de l’affaire (Janet simule-t-elle sa possession ?). Une piste timidement placée là pour générer un suspense facile et rallonger la sauce d’un long-métrage par ailleurs excessivement délayé (135 minutes, l’affaire pourrait être pliée en vingt de moins).

Tout aussi regrettable, l’importance que prend cette fois la religion dans les dialogues confine parfois presque au prosélytisme. Bien sûr, il est impossible de parler démons sans évoquer Dieu, mais pour être honnêtes, si l’on aime autant les Warren au départ, c’est parce qu’ils sont à la fois victimes du pouvoir de Lorraine et unis d’une seule voix face à l’adversité. Leur tourment mutuel est ce qui les soude, et cette fusion émotionnelle, prépondérante également dans Conjuring 2 (il suffit de voir le plan final pour s’en convaincre), est ce qui les rend attachants. Il est bien moins passionnant de les voir décrits comme des soldats de Dieu répandant la bonne parole à coup de guitare sèche, ou devisant sur le pouvoir du Destin avant de brandir leurs petites croix comme s’il s’agissait de pistolets du futur. Ce côté « je ne craindrai aucun mal, car Tu es avec moi » est généralement indissociable des films de possession, mais il s’avère ici encombrant, car géré sans finesse. Nul doute que cela parlera aux spectateurs américains, qui font actuellement un triomphe au film (préparez-vous déjà pour un spin-off basé, soupirs, sur la Nonne), mais passera largement au-dessus de la tête des autres – en tout cas ceux qui ont autre chose qu’un cinéma UGC près de chez eux (voir bonus).

Bonus

Face aux débordements constatés pendant les séances d’Annabelle, UGC a tout simplement décidé de boycotter Conjuring 2 dans tout son réseau de salles : sympa.


Note Born To Watch
Troissurcinq

Conjuring 2 : le cas Endfield (The Endfield Poltergeist)
De James Wan
2016 / USA / 135 minutes
Avec Patrick Wilson, Vera Farmiga, Madison Wolfe
Sortie le 29 juin 2016

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