Crimson Peak : Alice au pays des horreurs

Après Pacific Rim, Guillermo Del Toro délaisse les robots pour nous offrir ce qu’il définit lui-même comme une « romance gothique ». Et accessoirement, l’un des films les plus sublimes qu’il nous ait été donné de voir de récente mémoire. L’idée de Crimson Peak, qui combine épouvante et sentiments, lui trottait dans la tête depuis l’Échine du diable, qui était déjà une histoire de fantômes, située dans une Espagne en pleine guerre civile. De fait, le ton de ce nouveau film est beaucoup plus proche de ce dernier comme de celui du Labyrinthe de Pan, que des films à gros budgets qui leur ont succédé.

La première partie de Crimson Peak se déroule dans la ville américaine de Buffalo. Au début du siècle dernier, la jeune Édith (Mia Wasikowska, que l’on retrouvera bientôt dans Madame Bovary et Alice de l’autre côté du miroir) se destine à devenir la future Mary Shelley. Il se trouve que la jeune romancière en herbe a un don : elle est hantée par le fantôme de sa mère, décédée du choléra pendant qu’elle était enfant. Lorsqu’un jeune noble anglais, Thomas (Tom « Loki » Hiddleston) débarque en ville, elle succombe rapidement à ses charmes, devient son épouse et l’accompagne dans sa maison d’Allerdale Hall. L’imposante demeure tombe progressivement en ruines, malgré les efforts de Thomas pour redresser les finances de sa famille. Le jeune homme vit avec sa sœur, la mystérieuse et lugubre Lucille (Jessica Chastain).

« L’horreur se doit d’être belle »

Crimson Peak : « l’horreur se doit d'être belle »

Cette première partie américaine inspire d’emblée la peur avec des effets d’une remarquable efficacité, le temps pour la jeune héroïne et le spectateur de se familiariser avec les phénomènes surnaturels qui l’entourent. La mort, ici, se matérialise par un corps fumant aux mouvements terriblement humains, annonciateur du funeste destin d’Édith. Déjà, des références apparaissent dans le portrait de cette enfant qui devra devenir adulte, comme des parallèles avec l’œuvre de Lewis Carroll et aux contes d’Andersen. La figure du père surtout, incarné par Jim Beaver, industriel et membre respecté de la haute société locale, qui a commencé au bas de l’échelle, prêt à tout pour assurer le bien-être de son « unique enfant ». Mais également à travers le personnage d’Alan (joué par l’ancien biker des Sons of Anarchy Charlie Hunnam et également rôle principal de Pacific Rim), un ami d’enfance passionné de surnaturel, revenu en ville après ses études de médecine pour ouvrir un cabinet et bien décidé à épouser la jeune femme. Mais déjà, aussi, des problèmes scénaristiques apparaissent. La première rencontre entre Thomas et Édith est nourrie d’incohérences. Sensée démontrer la marginalité d’Édith, sa relation conflictuelle avec la mère d’Alan constitue une sous-intrigue un peu hors de propos. Là encore, le réalisateur espagnol va envelopper le début du film dans un décor et des couleurs sépia si fascinantes qu’elles en font oublier les faiblesses d’écriture. Et il en sera ainsi tout au long du long-métrage.

« Guillermo Del Toro va atteindre des sommets de beauté cruelle. » L’action passe alors d’une Amérique en pleine expansion à une Angleterre au bord de la ruine et c’est là, derrière la grille rouillée du domaine familial des Sharpe, que Guillermo Del Toro va atteindre des sommets de beauté cruelle. Le réalisateur, grand érudit de l’époque victorienne, a fait appel au décorateur Thomas Sanders, qui avait notamment travaillé sur Hook de Steven Spielberg et le Dracula de Coppola. Ensemble, ils ont bâti un manoir mélancolique, qui ne cache rien de son fastueux passé, mais qui semble rongé par un terrible secret poutre après poutre. La demeure, surnommée Crimson Peak, en raison de la carrière d’argile sur laquelle est construite, qui fait saigner la neige, est livrée aux quatre vents. Les feuilles mortes traversent sa toiture éventrée pour aller former un monticule au pied de son majestueux escalier de bois. Édith, habituée au luxe de la maison paternelle, devra non seulement faire fi de la décrépitude du logement de son époux, mais également affronter quelques colocataires sans vie qui se présentent à elle sous la forme d’apparitions cauchemardesques.

Terriblement beau… et prévisible

Crimson Peak : « l’horreur se doit d'être belle »

Personnage à part entière dans l’histoire, cette maison immense renferme de multiples pièces et des tiroirs secrets. Son ascenseur, formé par une cage de fer, semble conduire à l’antichambre de l’enfer. Del Toro et son équipe opèrent un remarquable travail de reconstitution, mais également un véritable jeu de cache-cache avec ce décor rempli de faux-semblants, où le mot « peur » se dissimule dans chaque ombre. Les costumes créés par Kate Hawlet (The Hobbit) semblent se confondre avec les murs de la demeure. Les robes sombres et fantomatiques de Jessica Chastain reflètent presque l’âme de ces lieux. Tandis que Mia Wasikowska, dont l’essence vitale paraît diminuer jour après jour au contact de la maison, perd peu à peu sa volonté progressiste, elle se voit affublée d’une robe de chambre immaculée, symbolique de son innocence blanche et pure. N’oublions pas non plus le rouge sang qui jaillit de la terre et se déverse dans la maison, comme pour mieux ensevelir ses habitants sous les conséquences de leurs actions. L’action s’accélère à mesure que l’amour grandit et que la cruauté et le gore se dévoilent. Le réalisateur met sans limites en image son adage selon laquelle « l’horreur se doit d’être belle » et peaufine alors ce qu’il convient d’appeler un vrai chef-d’œuvre gothique, que nous nous garderons bien de déflorer.

Ceci étant dit, le scénario continue pendant tous ces grandioses moments de montrer ses faiblesses. Les ressorts de l’histoire se révèlent si attendus, que leur côté usé parait presque volontaire, comme si le décor du film se suffisait à lui-même pour nous emmener dans un monde fascinant. En effet, Crimson Peak peut se targuer d’être une œuvre visuellement magistrale, à ne manquer sur grand écran sous aucun prétexte. Pour autant, la beauté de l’aventure ne pardonnera pas, sur la longueur, la paresse de son propos, surtout si celui-ci se présente comme l’héritier d’une longue lignée de films gothiques plus riches de sens.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq

Crimson Peak
De Guillermo del Toro
2015 / USA / 129 minutes
Avec Mia Wasikowska , Tom Hiddleston, Jessica Chastain
Sortie le 14 octobre 2015

Crédits photos : © Universal Pictures International France

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