Les derniers parisiens : Pigalle es-tu (encore) là ?

Il y a quelque chose qu’on ne pourra jamais retirer aux Derniers Parisiens, qui marque le passage au long-métrage de cinéma d’un duo bien connu des amateurs de rap français : Hamé et Ekoué, alias La Rumeur. Ses réalisateurs ont voulu rendre un hommage sincère à un quartier de Paris qu’ils connaissent bien, et dont ils voient disparaître les traces historiques une par une. Ce quartier, c’est Pigalle : immortalisé au cinéma à de nombreuses reprises, mythifié même dans sa glauquitude pleine de néons cramés le temps d’une série, Pigalle la nuit. Dans Les Derniers Parisiens, les nuits dans le 18e, les fêtes au parfum de stupre et de gouaille populaire, sont déjà un souvenir. Tenace mais un souvenir quand même : ce que chronique le duo de musiciens et cinéastes, c’est la fin d’un chapitre dans la longue histoire de Paris. C’est attachant, honnête, et la démarche permettrait presque de faire oublier les tares du résultat, qui sont plus de l’ordre de l’excès de générosité.

Un bar pour deux frères

Les derniers parisiens : Pigalle es-tu (encore) là ?

Avec un style « pris sur le vif », tremblotant et accroché aux basques de ses personnages (le film s’interdit tout plan large « touristique »), Les Derniers Parisiens décrit le destin contrarié de deux frères ennemis. Nas, joué par Reda Kateb (Loin des hommes et bientôt Django), est un repris de justice qui revient à sa libération traîner dans le « Le Prestige », bar de son grand frère, Arezki (Slimane Dazi, Un prophète). Nas et ses bruyants amis emmerdent, il faut bien le dire, ce barman irascible, qui avec le temps s’est éloigné de ce frérot cadet qui n’a jamais connu les mêmes galères que lui mais a pourtant gâché une partie de sa vie en prison. Le hic, c’est que Nas est associé avec son frère dans le business du bar, et bientôt, il veut prendre sa part de rêve en tentant de transformer l’endroit, tout proche du Moulin Rouge, en club de nuit select et branché. Un rêve de grandeur factice qui ne peut que le faire tomber de haut…

« Les deux frères des Derniers Parisiens cherchent, à leur manière, à forcer leur chance. »

Même si la rivalité entre ces deux frères qui ont grandi, à une dizaine d’années d’écart, dans des conditions très différentes, est au cœur du scénario des Derniers Parisiens, le film lui prend plutôt la forme d’une chronique chorale, circonscrite à quelques pâtés de maison que les connaisseurs reconnaîtront sans peine. Hamé et Ékoué, qui ont cumulé tous les postes sur ce projet, ont tourné visiblement à l’arrache leurs scènes en extérieur, et se sont laissé une marge de liberté pour étoffer certains des personnages qui gravitent autour de Nas et Arezki. De l’épicier fournissant des faux papiers au vendeur de CD à la sauvette, en passant par le promoteur filou et la responsable de réinsertion de Nas, jouée par Mélanie Laurent en service minimum, le scénario accumule les apparitions, les intermèdes et les sous-intrigues, en un empilement aussi arbitraire que peut l’être la vie dans une métropole qui ne dort jamais.

Génération sacrifiée ?

Les derniers parisiens : Pigalle es-tu (encore) là ?

Le gros souci, dans cette équation à la Robert Altman, c’est que la somme de ces tranches de vie, parfois microscopiques dans le temps, ne débouche pas sur une addition toujours cohérente. L’intérêt varie ainsi énormément entre de visibles séquences de remplissage n’impliquant que des personnages ultra-secondaires (comme le fournisseur de faux papiers) et celles, tendues et viscérales, durant lesquelles la fratrie se déchire pour l’avenir du fameux « Prestige ». Avec ses lunettes vissées sur les yeux, son débit de titi sanguin et ses doutes de repenti, Reda Kateb constitue une porte d’entrée idéale dans le monde des Derniers Parisiens, face à un Slimane Dazi dont le personnage est malheureusement un peu dessiné à gros traits.

Une séquence tardive, simple et révélatrice, cristallise bien les enjeux que portent en eux ces personnages, et qui sont visiblement chers au cœur du duo Hamé et Ekoué. Les rappeurs ont voulu mettre en lumière une génération dont on connaît trop peu les tragédies qu’elle a vécu, et qui ont couru toute une partie de leur vie après cette porte de sortie que l’on refusait de leur accorder. Loin des clichés du film de banlieue ou de gangster à la française, les deux frères des Derniers Parisiens cherchent, à leur manière, à forcer leur chance. Le cheminement vers un apaisement mutuel sert de fil rouge à un film modeste et bancal, mais qui vibre d’une véritable immédiateté.


Note Born To Watch
Troissurcinq
Les Derniers Parisiens
De Hamé et Ekoué
2016 / France / 105 minutes
Avec Reda Kateb, Slimane Dazi, Mélanie Laurent
Sortie le 22 février 2017

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