Django Unchained : mon nom est Tarantino

Dans le genre « réalisateur qui devrait faire un western, tellement on a l’impression qu’il en fait des faux », Tarantino arrive sûrement en deuxième position, juste derrière John Carpenter. La première partie de la carrière du gouailleur d’Hermosa Beach montrait à quel point l’amour du cinéma bis et funky, celui des années 70 notamment, irriguait l’imaginaire visuel, narratif et sonore du scénariste-réalisateur. Il n’aura pas fallu attendre que les top 10 deviennent cools pour savoir, par contre, que les films préférés de Tarantino étaient réalisés par Sergio Leone et avaient Clint Eastwood pour acteur principal. Kill Bill transpirait ainsi l’amour de son auteur pour le maestro transalpin, et rien n’a paru plus logique que d’entendre l’ami Quentin déclarer qu’il réalisait un western rendant hommage au cinéma italien, reprenant le nom (et la magnifique chanson qui l’accompagne) de l’un de ses plus célèbres représentants : Django.

Mississipi shooting

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Django Unchained est donc un prolongement naturel dans la carrière de « QT », tout autant qu’un tournant. Malgré son relatif succès, Inglorious Basterds n’avait qu’en partie rassuré ceux qui s’étaient pris une petite douche froide avec Death Proof, hommage référencé à Vanishing Point et au slasher movie qui tournait sérieusement à vide, et dont l’auteur balaie aujourd’hui l’échec commercial d’un revers de main (« Ce n’est pas mon meilleur film »). Aussi rempli de séquences cultes qu’il soit – l’ouverture, la scène du bar, le final -, Inglorious Basterds n’est rien d’autre qu’un bout-à-bout rarement cohérent, qui en plus de mentir sur la marchandise (les « basterds » étaient plus une excuse que le cœur du film), s’étirait inutilement en longueur avec une flopée de personnages bancals dont la trajectoire narrative était exempte de tout développement satisfaisant.

Bien plus linéaire, Django Unchained se révèle aussi beaucoup plus dense, le contexte historique tendu de l’histoire étant moins traité comme une fantaisie que comme le catalyseur du parcours de ses deux héros. Nous sommes en 1858, à la veille de la guerre civile. Django (Jamie Foxx), est un esclave libéré par un chasseur de primes avec une idée derrière la tête, King Schultz (Christoph Waltz). S’il le libère, de manière spectaculaire, de ses geôliers, c’est pour mieux l’enrôler dans son business : celui de « traquer et tuer des blancs pour de l’argent ». Django accepte à condition que ce dernier l’aide à retrouver sa femme, Broomhilda Von Shaft (Kerry Washington), vendue à l’un des plus riches producteurs de coton du Mississipi, Calvin Candie (Leonardo di Caprio). La route vers la liberté sera longue, semée d’embûches, de coups de fouets, de grands numéros d’acteurs et de balles dans l’entrejambe.

Une histoire du Sud

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Une chose est sûre : Tarantino n’avait pas livré d’opus aussi maîtrisé et passionnant depuis Kill Bill. Accusé de traiter le thème de l’esclavage par-dessus la jambe, il aborde pourtant ce contexte délicat de la meilleure des manières : en ridiculisant les bourreaux, beaufs incultes drapés de costumes ridicules, adeptes de phrénologie ou aveuglés par leurs cagoules blanches (une scène à la Will Ferrell désormais officiellement culte), et en sublimant la dignité de ses victimes, sans jamais se détourner de l’atroce réalité des choses – les visages emprisonnés dans des masques cadenassés, les marches forcées, les humiliations publiques. Certes, Django Unchained est un divertissement détournant la représentation attendue d’une période historique pour y installer un récit en apparence manichéen. Mais en posant les termes de la fiction – les polices de caractères très sixties, la bande-son toujours aussi éclectique et mixée avec un soin renversant – pour évacuer toute tentation pédagogique, Tarantino évite le cours d’histoire déférent : le Texas et le Mississipi qu’il décrit n’étaient sans doute pas si éloignés de la peinture qu’il en fait, mais il focalise malgré tout son attention sur un tandem de personnages aussi fictifs qu’indépendants. Nous ne sommes définitivement pas dans Spartacus au Texas.

« Une chose est sûre : Tarantino n’avait pas livré d’opus aussi maîtrisé et passionnant depuis Kill Bill. » Ce choix narratif est d’autant plus efficace et jouissif qu’au fil de ses 2h40 (moins que La porte du paradis, certes, mais tout de même !), le buddy-movie attendu se transforme en récit initiatique aux symboles absurdement transparents, de la « princesse » attendant son Siegfried au rôle de mentor progressivement endossé par Schultz. Plus que le numéro (attendu mais effectivement réjouissant) de DiCaprio en roi psychotique et capricieux de Candie Land, ou la métamorphose de Samuel Jackson en oncle Tom énervé (et sur lequel l’acteur, comme son réalisateur, s’attardent un peu trop au détriment du rythme du deuxième acte), c’est bien ce personnage de faux dentiste allemand qui remporte l’adhésion.

Dans le rôle de King Shultz, qui porte en lui le regard, cultivé et sensible de l’Europe des Lumières, peu à peu bouleversé par les horreurs infligées à ces esclaves qu’il regardait auparavant de loin, Christoph Waltz incarne essentiellement une version positive de son personnage de SS Hans Landa. Et il en fait une nouvelle fois l’attraction centrale du cirque sanglant de QT, éclipsant un Jamie Foxx timide et parfois engoncé dans ses tics « d’action star cool », avec le même bagout et le même délice apparent à faire tourner dans sa bouche les gouleyants monologues de son metteur en scène. Son numéro compense les faiblesses dues à certaines coupes au montage, privant des personnages secondaires de véritable raison d’exister (le personnage masqué de Zoé Bell, Big Daddy et Billy Crash sont particulièrement sacrifiés), et au cameo calamiteux du réalisateur en geôlier australien. Petite interrogation d’ailleurs en passant : pourquoi avoir donné deux rôles à James « papa de Dexter » Russo ? Voilà une énigme à résoudre pour les fins analystes du « tarantuniverse ».

Pas de pitié pour les salopards

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Comme souvent chez Tarantino, Django tourne autour de la revanche, et des obstacles en apparence insurmontables à franchir pour l’assouvir. Seulement, la vengeance chez QT est devenue  depuis Inglorious Basterds un prétexte pour mettre sur pied des projets où l’antagoniste (là des nazis, ici des négriers), par son inhumanité, appelle sur lui une sorte de jugement dernier : Hitler finissait criblé de balles dans un cinéma parisien ; ici, l’esclave Django devient tout simplement un super-héros black, le patronyme farfelu de sa bien-aimée indiquant sans détour que le personnage anticipe tous les redresseurs de torts de la blaxploitation. Le spectateur exulte comme les héros à, littéralement, réduire en cendres les tyrans et les oppresseurs de l’Histoire, le cinéma opérant une forme particulièrement engagée de révisionnisme enfantin.

Tarantino semble être plus que jamais dans une phase destructrice, depuis que les moyens alloués par son Harvey Weinstein de parrain se révèlent à la mesure de ses ambitions : son humour, qui était caustique et pince-sans-rire dans les années 90, s’est mué en jouissance carnassière, le thème de la rédemption propre à Jackie Brown ou au Jules de Pulp Fiction remplacé par le désir absolu de justice, fusse-t-elle rendue au mépris de toute vraisemblance (voire les explosions cartoonesques, ou cette manière dont les corps sont projetés en arrière par une simple décharge de chevrotine).

« Django, you black son of a b***** ! »

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On pense à La Horde Sauvage : après les geysers de Kill Bill, ce sont cette fois les flaques rougeâtres à la Sam Peckinpah qui éclaboussent l’écran, même si Tarantino se défend d’avoir voulu émuler trop distinctement le style du réalisateur de La Horde Sauvage. Ceux qui ont dégainé les machettes pour accuser encore une fois le cinéaste de se complaire dans l’ultra-violence (les mêmes sont bien silencieux quand sortent chaque année pour Halloween les avatars de Saw, qui sont pour le coup des films d’exploitation très complaisants) manquent l’essentiel : Tarantino a un point de vue sur cette violence, chacune de ces « explosions » une justification. Lorsque Django fait parler la poudre dans un acte de pure revanche, le spectateur se doit d’exulter à ses côtés, tandis que les hordes de blancs stupides tombent sous ses balles – un surréalisme qui nous ramène illico au cinéma de John Woo, Le syndicat du crime 2 en particulier étant cité jusque dans la géographie du décor. Lorsqu’il s’agit par contre de décrire par le menu les sévices infligés aux esclaves, obligés de se battre à la mort entre eux ou dévorés par des chiens, le montage de QT se fait elliptique, enchaîne les inserts signifiants et laisse alors la bande-son expliciter, plus que les images, l’horreur des événements.

Peut-on parler là de maturité ? Pas vraiment. Jackie Brown a déjà prouvé que Tarantino pouvait se délester de ses postures de grand ordonnateur de mash-up cinéphilique sur grand écran, rempli de punchlines mémorables et de références invisibles, pour poser un récit émouvant, classique et post-moderne à la fois. Django Unchained est donc plutôt une confirmation, celle qu’à maintenant 50 ans, le cinéaste n’a plus envie d’être traité de petit malin mais de rentrer dans l’histoire du cinéma à coups d’épopées définitivement épiques – et plastiquement superbes pour ne rien gâcher.


Note Born To Watch

Quatresurcinq

Django Unchained
De Quentin Tarantino
2012 / USA / 165 minutes
Avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio
Sortie le 16 janvier 2013

1Articles commentés

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  1. JT° Le 26 janvier 2013
    J'ai bien l'impression que je vais encore être le seul déçu... Bon film, vraiment, mais le jeu de moule de Jamie Foxx et les innombrables longueurs ne sont pas assez compensés par les prestations énormes de Waltz et Jackson...

Vous avez la parole.