Deadpool : le méta derrière le masque

L’excellente, mais envahissante campagne marketing qui entoure la sortie de Deadpool, a semble-t-il deux objectifs contradictoires : vendre le film de Tim Miller comme une nouvelle production super-héroïque, « par le studio qui vous a présenté X-Men », mais aussi comme une comédie incorrecte bordant sur la parodie. Les néophytes, et ils sont nombreux, qui ne connaîtraient le personnage de Marvel ni d’Ève ni d’Adam, ont à vrai dire besoin d’être guidés sur ce coup, car derrière les blagues Carambar qui ornent les affiches et le costume rouge et cool de Deadpool, ce n’est pas un divertissement léger et second degré, façon Les Gardiens de la Galaxie, qui se cache. Mais un joyeux bordel complètement méta et gore, qui mixerait la violence frontale des Blade à la mise en abyme colorée d’un Kick-Ass.

Personnage à part dans l’univers Marvel, en ce qu’il intègre des détournements sarcastiques du genre, et prend à parti le lecteur en brisant régulièrement le quatrième mur, Deadpool, alias Wade Wilson derrière le masque, méritait clairement un meilleur traitement que celui qui lui était réservé dans X-Men Origins : Wolverine, où il était privé d’une de ses armes principales : la parole. Mutant pratiquement invincible (comme Wolverine, finalement), Deadpool possède une habileté surnaturelle au tir et au sabre – c’est un ancien membre des Forces Spéciales -, et peut se régénérer en toute occasion. Mais surtout, c’est un sociopathe gentiment timbré qui ne peut garder son sérieux en aucune circonstance, un adepte des blagues ordurières débitées à la mitraillette, qui désamorce les clichés du genre en nous rappelant constamment 1) que nous sommes aussi peu dupes que lui de leur côté répétitif, 2) qu’on trouve ça bien cool, quand même.

De l’amour, certes, mais surtout des blagues de fesses

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Deadpool est donc en quelque sorte un comique de stand-up qui aurait hérité des capacités de Wesley Snipes, et un tel personnage ne peut vivre que dans son propre monde, ce qui explique pourquoi Deadpool paraît à la fois aussi familier et unique en son genre. S’il y avait encore besoin de rappeler, le film existe en grande partie grâce à l’acharnement de son acteur principal, Ryan Reynolds, qui avait déjà interprété le personnage la première fois, et qui s’est fait son premier défenseur lors de la concrétisation du projet. Forcément, Deadpool est classé R, et en profite (les blagues de sexe sont innombrables et parfois bien salées, le sang – numérique – explose dans le cadre à la moindre occasion). Forcément, le réalisateur Tim Miller se permet pas mal d’excentricités (un générique rigolard et inventif, quelques passages animés, des clins d’œil constants à la caméra…). Et forcément, vu le studio aux manettes, les X-Men sont présents plus que de raison, « mais ils ne sont que deux dans le Manoir, comme s’il n’y avait pas de budget pour s’en payer plus », dixit le sardonique Wade.

« En tant que sketch à 40 millions de dollars, Deadpool vaut son pesant de divertissement. »

Si vous avez vu la bande-annonce, il n’y aura pas de surprise de ce côté-là : le géant Colossus (et sa coiffure métallique ridicule) et la mimi Teenage Negasonic Warhead font partie des alliés qui viendront, un peu à contre-courant, épauler le rigolard Deadpool, dans sa quête pour retrouver l’homme qui l’a défiguré à vie tout en lui conférant ses pouvoirs : Ajax (joué par Ed Skrein, de Game of Thrones). S’ouvrant directement sur une des deux seules scènes d’action du film, une poursuite sur autoroute déjà largement révélée depuis deux ans dans les divers trailers et extraits leakés, le scénario va ensuite effectuer une série de va-et-vients temporels, pour nous raconter en détails l’origin story de Wade Wilson. Sa romance avec la jolie Vanessa (Moneca Baccarin) est au centre de l’attention, ce qui est à la fois rafraîchissant – la relation entre ces deux-là est logiquement plus salace que dans les Spider-Man, pour ne prendre qu’un exemple – et frustrant. Cet angle choisi permet ainsi de comprendre que tout ne va tourner qu’autour de deux choses : la vengeance et l’amour, forcément plus difficile à espérer quand son visage ressemble « au résultat d’un viol entre Freddy Krueger et une carte de l’Utah ».

Suivez le rythme, chers spectateurs !

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Le rythme impressionnant des blagues à double ou triple fond, tellement rapide et exigeant que même les pistes de sous-titres ont du mal à suivre (bonne chance les doubleurs), fait que jamais vous ne vous ennuierez devant Deadpool – pour peu que cet humour et les gags ultra-geek vous parlent. Certaines références, au casting des X-Men, aux Monty Python, à la culture pop ou même au caractère méta du personnage (« oh bon sang, j’ai brisé un quatrième mur pendant un brisement de quatrième mur ! Ça fait combien de degrés de méta, du coup ? »), sont même furieusement hilarantes. Mais le film traîne en lui cet éternel paradoxe, qui est de remiser frénétiquement au placard les codes super-héroïques poussiéreux, par le biais de l’ultraviolence ou de l’absurde revendiqué (l’acolyte fidèle de Wilson est une grand-mère aveugle accro à la coke qui adore discuter Ikéa !), tout en les embrassant sans retenue.

En tant que sketch à 40 millions de dollars, Deadpool vaut son pesant de divertissement. Mais il suffit de prendre un peu de recul sur la bête, pour s’apercevoir que le film se vautre aussi sans trop se fouler dans le moule actuel du genre, défini notamment par le carton cosmique de James Gunn. L’anti-héros n’est pas si psycho et asocial qu’il le revendique (à sa décharge, Reynolds a toujours ces yeux trop mimi pour paraître vraiment flippant), l’avalanche de super-pouvoirs fait beaucoup penser aux Wolverine qui sont copieusement ridiculisés… Et le dénouement ne se prive pas de loucher sur les traditionnelles orgies de destruction de l’écurie Marvel, ce qui nous éloigne, pour la peine, de l’ambiance de « baston détendue du slip » mise en avant par la promotion.

Bonus

Parmi les nombreuses bonnes idées marketing autour de Deadpool, la meilleure est sans doute cette campagne nous sensibilisant… au cancer des testicules.


Note Born To Watch
Troissurcinq
Deadpool
De Tim Miller
2015 / USA / 108 minutes
Avec Ryan Reynolds, Ed Skrein, Moneca Baccarin
Sortie le 10 février 2016

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