Death Note : adaptation en sursis

Un avertissement d’abord : l’auteur de ces lignes n’a jamais ouvert un seul des 13 tomes de la BD de Tsugumi Ohba et Takeshi Obata. Ni abordé sérieusement la trilogie de films japonais qui en a été tirée dans les années 2000 (malgré le fait que le troisième opus était réalisé par Hideo Nakata), ou les séries animées. Death Note reste néanmoins un univers dont la popularité n’a eu aucun mal à franchir les frontières du Japon : son concept, bien que lié inextricablement aux spécificités de la culture du pays, est si « pur » et évocateur qu’il se révèle universel (tout comme peut l’être Battle Royale, qui s’est vu piller par les Hunger Games). Dans la vague actuelle de projets d’adaptations de mangas par Hollywood, il n’est donc pas étonnant que le film d’Adam Wingard, produit par Netflix après que Warner Bros ait passé la main, arrive en tête de liste.

Des millions de fans se sont lamentés de voir l’action du manga déplacée aux USA (spécifiquement à Seattle, parce que cela permet de tourner pour moins cher dans la ville canadienne toute proche de Vancouver) avec un casting occidentalisé : c’est pourtant plus une habitude qu’une tragique exception, et cela évite au moins les tergiversations ethniques douteuses d’un Ghost in the Shell. Death Note, vu par le réalisateur de You’re Next et The Guest (et Blair Witch, mais pitié n’en parlons plus), devient donc un film d’horreur pour teenagers qui conserve la substantifique moelle de la BD, tout en prenant de grandes libertés pour condenser l’essentiel de l’histoire… en à peine 1 h 40. Mission impossible ?

Le crayon qui tue

Death Note : adaptation en sursis

Le film ne perd en tout cas pas de temps pour introduire l’élément crucial de cet univers : le « Death note » lui-même, un cahier venu du monde des morts au pouvoir incommensurable. Il suffit en effet d’y noter au crayon le nom d’une personne avec son visage en tête pour qu’elle meurt, de la façon souhaitée par l’auteur (ou d’une crise cardiaque, si aucun détail n’est mentionné). Passé un générique tout en ralentis à la Donnie Darko, Light Turner (Nat Wolff, vu dans Nos étoiles contraires), post-ado tête à claques, se retrouve avec le cahier dans les bras, et une créature incroyable nommé Ryuk dans son champ de vision. Ryuk, qui possède la voix onctueusement menaçante de Willem Dafoe et l’allure d’un grand singe hérisson squelettique et post-gothique, est un Dieu de la mort qui s’ennuie et confie le Death Note à de simples mortels comme Light. Le livre devient le symbole évident du fruit défendu (la présence répétée de pommes rouges, dont Ryuk est friand, n’est pas innocente), de l’ivresse de pouvoir que déclenche immanquablement cet outil divin chez l’humain, et plus naturellement encore chez un ado en révolte contre le monde entier. Light, lycéen doué mais solitaire, ne se fait pas prier pour utiliser le cahier, à tel point qu’il révèle vite son secret à une étrange pom-pom girl, Mia (Margaret Qualley, The Leftovers et la fabuleuse pub Kenzo de Spike Jonze). Les tourtereaux vont créer un mythe, Kira, un justicier invisible qui pousse les plus grands criminels du monde à se tuer. Le carnage provoqué attire l’attention d’un « détective free-lance », L (Lakeith Stanfield, Get Out), protégé par son patronyme et son visage semi-masqué…

« Flirter avec le slasher gore peut séduire les ados américains, mais l’intérêt de Death Note ne réside-t-il pas ailleurs ? »

Si elle est réputée d’une grande richesse, l’histoire du manga Death Note tire une bonne partie de son efficacité du jeu de chat et de la souris entre Light et L, deux personnages calculateurs entre lesquels la sympathie du lecteur fluctue. Death Note s’avère bien différent : il est clair au bout de quinze minutes que le jeune Light a basculé du côté obscur et que Mia l’y accompagnera gaiement. L’excentrique L, qui aime bien bondir sur les sièges et se gaver de bonbons, apparaît lui moins comme un Sherlock Holmes un peu geek qu’un improbable personnage d’une série Marvel, constamment excité mais paradoxalement bien fragile émotionnellement. Leur affrontement reste bien sûr le nœud central de l’intrigue, mais Adam Wingard impulse à ce récit une trop grande vitesse d’exécution. Ce Death Note US va vite, beaucoup trop vite, pour que l’étrangeté et l’excentricité macabre du matériau de base s’y déploient avec la même force. Il n’y a qu’à voir le traitement réservé à Ryuk, protagoniste légitimement le plus fascinant de cet univers (et pas seulement visuellement), relégué ici à un rôle de mauvaise conscience ricanante. Son origine et ses motivations ne seront jamais explicitées, tout comme les règles d’utilisation du Death Note. Elles apparaissent de manière aléatoire pour justifier les rebondissements du scénario, plutôt que pour générer du suspense.

En mode « avance rapide »

Death Note : adaptation en sursis

Rendre justice à un récit aussi dense en un seul film était bien sûr un obstacle de taille. Wingard et ses scénaristes (responsables de Lazarus Effect et des Immortels, pas des cadors donc) tentent, c’est évident, de caser les intrigues et les retournements de situation les plus marquants du manga dans leur film. Mais qu’il s’agisse de la création de Kira (expédiée dans un montage musical frénétique), de l’enquête de L (réduite à sa plus simple et incohérente expression) ou de la relation entre Light et Mia, placée sous le sceau de l’arbitraire, c’est dans l’exécution que Death Note pêche au final. « Trahisons » hasardeuses, coïncidences imbuvables (le père de Light, qui est flic, se retrouve chargé de l’enquête sur Kira : pratique !), montage ne ménageant aucune pause rythmique : le résultat est bancal, et ne fonctionne jamais de manière organique et cohérente. Que Wingard ait par exemple choisi de rendre hommage aux Destination Finale en orchestrant des scènes d’exécution élaborées relève de l’énigme : flirter ainsi avec le slasher gore peut séduire les ados américains, mais l’intérêt de Death Note ne réside-t-il pas ailleurs ? Donner une telle importance au background de L est aussi un choix qui pose question, tant cette sous-intrigue paraît totalement secondaire par rapport au reste.

L’un des avantages de ce film pensé en mode « avance rapide » est qu’au moins, on ne s’ennuie pas. Light a beau être énervant, Mia un personnage mal écrit, les facilités d’écriture ont beau s’enchaîner, Death Note file à un train tellement supersonique qu’il se terminera avant même que vous puissiez regarder votre montre. On y retrouve la patte ludique, clinquante et pleine de néons de The Guest, et un Adam Wingard qui sait composer des cadres esthétisants marquants. Cela ne suffit néanmoins pas vraiment à sauver totalement cette adaptation, qui laisse présager de manière aussi abrupte que maladroite d’éventuelles séquelles, qu’on imagine encore plus révoltantes pour les fans de l’original. Détendez-vous, elles passeront juste sur Netflix !


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
Death Note
D’Adam Wingard
2017 / USA / 101 minutes
Avec Nat Wolff, Lakeith Stanfield, Margaret Qualley
Sortie le 25 août 2017 sur Netflix

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