Don’t breathe : seuls dans la nuit

Il y a déjà deux ans, It Follows en avait donné une première preuve de manière plus onirique, mais aujourd’hui, Don’t Breathe vient enfoncer le clou : Detroit incarne le nouveau visage de l’horreur réaliste contemporaine. Le deuxième long-métrage de l’Uruguayen Fede Alvarez, rescapé avec les honneurs du piège énorme que représentait son remake d’Evil Dead, ne se vautre plus dans les débordements sanglants, mais se délecte par contre à exploiter au maximum une situation parmi les plus inquiétantes et ludiques que l’on ait croisées récemment au cinéma. Et quoi de mieux pour planter le décor d’une épouvante urbaine à la lisière du conte gothique, que de poser ses caméras dans les quartiers dévastés de la capitale du Michigan, symbole de la crise économique ?

Dans cette maison, tout le monde vous entend respirer

Don’t breathe, ex-In the dark, part, il faut le souligner, d’un script original signé par le réalisateur et son collaborateur Rodo Sayagues. Ce qui ne veut pas dire que le film n’évoque pas quelques prestigieux prédécesseurs dans le genre qu’il aborde et détourne avec inventivité : le home invasion. Don’t breathe emprunte ainsi autant à Seule dans la nuit, avec Audrey Hepburn, qu’au Sous-sol de la peur de Wes Craven. La situation de départ est pratiquement la même que dans le film de Terence Young, sorti en 1967 : trois jeunes voyous désœuvrés ont pris l’habitude de dévaliser des maisons à travers Detroit, en s’aidant des codes de sécurité dérobés au père de l’un d’eux, Alex (Dylan Minnette, vu dans Prisoners et Chair de poule). Leur but : amasser assez d’argent pour quitter cette ville sans avenir, quitte pour cela à dérober le pactole caché dans la maison d’un vieil aveugle (Stephen Lang, Avatar, Terra Nova). Le trio, composé aussi d’un couple mal assorti (Jane Levy, déjà dans Evil Dead, et Daniel Zovatto) décide ainsi de pénétrer dans la bicoque isolée dans un quartier déserté, en comptant sur le handicap du propriétaire. C’est mal le connaître : l’homme en question est loin d’être sans défense, et sa connaissance des lieux, et des secrets qu’ils renferment, est son arme principale contre des cambrioleurs soudain pris au piège…

« Alvarez dispose de quelques idées originales dans sa besace pour surprendre le spectateur. »

Rien de surnaturel, donc, dans cette confrontation en huis-clos, qui cherche moins à effrayer constamment son audience (les jump scares sont rares, justifiés, et la violence n’est jamais complaisante), qu’à instaurer une tension permanente en jouant avec ses personnages, désemparés face à une maison aux repères changeants, qui semble conspirer contre leur survie, comme avec le public. C’est que Don’t Breathe fait se reposer la confrontation entre l’envahi, qui n’est pas la victime attendue mais un croquemitaine plein de ressources, et les envahisseurs, poussés au crime par nécessité, sur un pur déséquilibre sensitif. Il ne s’agit pas, en entrant dans la fameuse demeure aux murs branlants, de ne pas être vu, mais de ne pas être entendu, voire senti (car un chien récalcitrant occupe aussi les lieux). Le moindre craquement de plancher, la moindre respiration ou vibration téléphonique impromptue peut s’avérer fatale. Le film nous fait aussi comprendre qu’il ne sert à rien d’avoir cinq sens en éveil lorsqu’on est du mauvais côté du pistolet, ou plongé dans une pénombre totale. Cette redistribution des cartes, dans le cadre d’une histoire qui ne se préoccupe pas de donner une bonne conscience à tel ou tel protagoniste – personne n’est innocent ici, ce qui empêche entre autres d’introduire la police dans l’équation -, suffit à faire de ce jeu du chat et de la souris un exercice inédit et jouissif dans son exécution. D’autant que Alvarez, derrière la caméra, se montre particulièrement inspiré pour transcender son petit budget.

Un regard de folie

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Depuis le plan inaugural, une vue en plongée aérienne inquiétante survolant la chaussée défoncée des bas-quartiers, à une séquence en suspens sur une surface vitrée, réminiscence de celle du Monde Perdu de Spielberg, en passant par l’envoûtant plan-séquence à la Panic Room qui s’infiltre en même temps que les protagonistes dans tous les recoins de la maison, Don’t Breathe regorge de micro-morceaux de bravoure filmiques, dont l’exécution décuple l’efficacité. Des concepts simples (un circuit d’aération tortueux, un placard à double fond, un souterrain labyrinthique) fournissent ainsi une matière idéale pour relancer régulièrement la machine à suspense, quitte à verser dans le subversif et la provocation un peu crasse pour bien souligner le crescendo horrifique du scénario.

Des facilités, il y en a aussi à mi-parcours, à partir du moment où le massif (et vraiment impressionnant), Stephen Lang, qui fait exploser ici tout son capital psychopathique amassé à l’écran depuis Avatar, acquiert des capacités d’omniprésence et d’instinct meurtrier dignes d’un Jason Voorhees de banlieue. La série B conceptuelle menace alors de tomber dans les travers d’un slasher routinier, mais là encore, Alvarez dispose de quelques idées originales dans sa besace pour continuer à surprendre le spectateur, et à approfondir la psychologie de ses personnages. Qu’importe alors si le film se termine sur une note d’incohérence (et d’amoralité bien réjouissante) : Don’t Breathe assure pendant 90 minutes un spectacle si retors, ludique et honnête qu’il serait dommage de le passer sous silence…


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Don’t Breathe : la maison des ténèbres (Don’t Breathe)
De Fede Alvarez
2016 / USA / 88 minutes
Avec Stephen Lang, Jane Levy, Dylan Minnette
Sortie le 5 octobre 2016

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