Enemy : double dédale

Les hasards de la distribution font que le film le plus personnel et le plus osé du Canadien Denis Villeneuve, révélé avec le puissant Incendies, sort sur nos écrans après son plus gros succès, Prisoners, thriller de haute tenue plastiquement au-dessus de la mêlée, mais destiné avant tout au grand public. Malgré tout, Enemy a bien été réalisé avant Prisoners, avec l’une de ses deux têtes d’affiche, Jake Gyllenhaal, en peu de jours et avec un petit budget. De fait, Enemy ressemble bien plus à un exercice de style qu’à une commande appliquée, et procure une belle preuve de la versatilité du réalisateur, ici bien loin de toute zone de confort habituelle.

« Enemy se sert de la figure du sosie, du doppelganger comme d’un facteur de vertige identitaire. »

Comme le récent The Double, Enemy se sert de la figure du sosie, du doppelganger comme d’un facteur de vertige identitaire, qui saisit progressivement notre héros, Adam (Jake Gyllenhaal). Ce dernier est un professeur d’université effacé, enfermé dans ses cours dans une routine brillante, mais une routine quand même, qui se répercute dans l’ascétisme de son clinquant, mais sinistre appartement. Adam est en couple avec Mary (Mélanie Laurent), mais là aussi, une étrange routine, y compris, semble s’être installée, et l’un comme l’autre en sont conscients. Le quotidien écrasant d’Adam est bouleversé le jour où il découvre, au hasard d’un visionnage de film sur son ordinateur, son sosie parfait : Anthony (Gyllenhaal aussi), un acteur de troisième zone à la filmographie balbutiante. Anthony habite lui aussi à Toronto, et ressemble trait pour trait, voix pour voix, cicatrice pour cicatrice, à Adam. Seules leurs personnalités, radicalement opposées, diffèrent. Malgré sa crainte, Adam ne peut s’empêcher de prendre contact avec lui et sa compagne (Sarah Gadon), enceinte jusqu’aux yeux. La rencontre, chargée de méfiance, est inévitable. Les dérapages, malheureusement, aussi…

Denis, sors de ma tête

Enemy : double dédale

Malgré les apparences, Enemy n’a rien d’un thriller gigogne, où des échanges d’identités fourniraient un alibi facile à une enquête pleine de rebondissements. Enemy, Villeneuve le proclame dès sa fétichiste séquence d’ouverture à l’esthétique kubrickienne (période Eyes Wide Shut pour être précis), s’aventure sans balise sur les terres de l’étrange, du symbolisme, de la métaphore textuelle comme graphique. C’est un puzzle sans vue d’ensemble, dont le montage heurté et volontairement déstabilisant (la citation d’ouverture parle du chaos comme d’un « ordre encore non déchiffré », ce qui clarifie au moins les choses) se prête particulièrement bien à la recherche d’interprétation.

{THE SPOILERS ARE COMING}

Il est ainsi difficile de prendre l’histoire de ces deux sosies en apparence si identiques au pied de la lettre, dès lors que l’on a assisté au dénouement, proprement renversant, du film. L’intrusion, en début, milieu et fin de parcours d’araignées de différentes tailles, peut par exemple servir de métaphore d’un piège tentaculaire dans lequel nos deux héros seraient plongés, comme il peut figurer l’inconscient d’Adam/Anthony lui-même. Les deux hommes, lorsqu’ils finissent par se rencontrer dans une chambre d’hôtel tamisée, en sont après tout à se demander comment, si identiques, ils peuvent exister dans la même dimension. À supposer que ces deux-là ne soient pas une même personne, victime de dédoublement aigu de la personnalité, et que le film représente la vie d’Anthony comme un fantasme créé par le solitaire Adam. À moins que ça ne soit le contraire ? Même l’apparition d’Isabella Rossellini en milieu de parcours en mère intrusive jette un doute, au détour d’un dialogue : qui est vraiment ce fils auquel elle parle, Adam ou Anthony ? Et si Anthony, cet acteur en quête d’un grand rôle, était le véritable personnage principal de cette histoire, et Adam une pure création artistique, un « travail de recherche » qui l’absoudrait notamment de toute responsabilité conjugale ?

{FIN DES SPOILERS. PEUT-ÊTRE}

Élégante dépression

Enemy : double dédale

Que l’on approche a posteriori Enemy comme une représentation des tourments d’un mâle moderne tourmenté par l’adultère, ou effrayé viscéralement par sa future parentalité (deux hypothèses qui se trouvent être tout aussi valables l’une que l’autre), nul ne peut nier que Denis Villeneuve a signé là un exercice de style hautement ludique à défaut d’être joyeux. Un dédale crypté, qui s’attache à reproduire l’espèce de chape de plomb qui pesait sur les protagonistes fantomatiques de David Lynch dans Lost Highway et Mulholland Drive, films eux aussi travaillés par l’idée du dédoublement génétique et l’évaporation de l’être.

Bien sûr, cette invitation à l’exégèse philosophique, à la recherche du sens caché que son plan final appelle de manière ferme, ne peut plaire à tout le monde. Enemy, c’est le revers de la médaille d’une telle proposition, s’avère malgré sa courte durée relativement hermétique pour qui n’aime pas gratter de manière obsessive sous la surface des choses. Le choix d’un acteur charismatique de premier plan comme Jake Gyllenhaal pour interpréter le double rôle d’Adam et d’Anthony (avec un mélange de fragilité, de lassitude et de folie passagère dans le regard qui n’avait pas été aussi proéminent depuis… Prisoners) tient presque de la roublardise, tant il peut désamorcer l’idée que le résultat soit aussi radical et inconfortable. Pas qu’Enemy soit cafardeux à mourir, non : les images du chef op’ Nicolas Bolduc (War Witch), avec leurs teintes ambrées et leur subtile profondeur de champ, gardent du premier au dernier plan une classe et une élégance, qui contraste avec la vision dépressive et jaunâtre d’une Toronto bétonnée et souvent totalement vidée de ses habitants. Un véritable nid à dépression existentielle, mais qui pourrait tout aussi bien figurer le paysage mental d’un homme s’apercevant, trop tard, qu’il tangue au bord d’un gouffre sans fond (1). Quand on vous dit qu’Enemy peut se comprendre de différentes manières…

(1) L’une des affiches du film représentant le crâne de Gyllenhaal comme une ville piétinée par une grande araignée (sa mère castratrice ?) illustre d’ailleurs fort bien cette idée.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq
Enemy
De Denis Villeneuve
2013 / Canada – Espagne / 90 minutes
Avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Isabella Rosselini
Sortie le 27 août 2014

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