Ex Machina : rando, boulot, robot

XIXe siècle : le jeune clerc Jonathan Harker se rend dans un château reculé des Carpates pour régler une affaire immobilière. Son hôte, dans sa fastueuse et non moins inquiétante demeure, vit reclus et l’accueille avec une bienveillance teintée d’étrangeté. 1818 : au fin fond d’un laboratoire, un ancien étudiant pris d’un complexe de Dieu parvient à créer la vie. Ce que voit le docteur Victor Frankenstein le terrifie et il prend la fuite. Ces deux exemples fameux le prouvent : le fantastique et l’anticipation se basent depuis des siècles sur un socle commun, sur l’obsession si humaine pour l’immortalité, les origines de la vie, l’existence de l’âme, la nature de notre intelligence. Le challenge pour un créateur contemporain, au cinéma ou en littérature, est de se montrer capable de digérer, de moderniser et de poursuivre les réflexions initiées par ses illustres prédécesseurs.

Un scénariste brillant

Ex Machina : quel charmant ordi

Romancier et scénariste britannique, Alex Garland fait office de « plume dorée » du cinéma fantastique anglo-saxon  ces dernières années. Rendu célèbre par son roman La Plage, qui, dans son adaptation bancale mais culte de Danny Boyle, montrait le joli minois du jeune Leonardo DiCaprio en pleine séance de bronzette et de flippe exotique, Garland a ensuite poursuivi une fructueuse collaboration avec le réalisateur de Trainspotting, signant deux scénarii déterminant dans sa carrière : 28 jours plus tard et Sunshine, puis les très différents Never let me go et Dredd. Son expérience en tant que producteur délégué sur ce dernier film (où les rumeurs de sa mainmise sur le montage du film au détriment du cinéaste Pete Travis, ont persisté), lui donne, en 2012, l’expérience nécessaire pour écrire et réaliser son premier film de A à Z. Cette nouvelle bombe, qui ce n’est pas un hasard appartient au genre de la science-fiction, s’appelle Ex Machina.

2015, un jeune codeur de génie gagne un voyage dans la résidence de son patron. Dans les paysages sauvages et désertiques de Norvège, il arrive en hélicoptère et découvre une propriété immense dotée d’une vue magnifique sur une cascade naturelle. La bâtisse, folie d’architecte et de designer est hautement sécurisée. Caleb rencontre Nathan Turing, richissime boss de BlueBook, le plus important moteur de recherche du monde, dont il a construit l’algorithme à seulement 14 ans. Le philanthrope lui annonce qu’il s’apprête à participer à une expérience confidentielle au sein de son labo souterrain. Le test de Turing consiste à interagir avec un robot, sans connaître la véritable nature de son interlocuteur. Si l’humain constate que le robot se comporte comme un être vivant, le test s’avère concluant.

La face cachée du geek

Ex Machina : quel charmant ordi

Le scénario d’Ex Machina réussit la prouesse de rendre intelligible une réflexion philosophique poussée et des notions scientifiques complexes. Il prend à bras-le-corps le thème obsédant, et inépuisable, de la relation entre une machine et son créateur. Si comme la créature de Frankenstein ou de Metropolis, ce monstre de fer parvient à dominer son créateur, deviendra-t-il plus humain, même également plus dangereux ? En ramenant dans le monde contemporain ces interrogations, Garland rend d’autant plus floue la frontière entre anticipation et réalité, donnant le sentiment que cette SF est plausible, palpable, à la manière de Gravity. L’imposant défilé de bijoux de technologie récemment montrés à l’exposition « L’art robotique » à la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, prouve que des scientifiques du monde entier planchent sur la conception de telles machines. Le fait que le test de Turing soit régulièrement réalisé avec plus ou moins de succès renforce ce vertige.

« Un huis clos animé par trois personnages remarquablement bien écrits. »

Grâce à ce pitch solide, qui tient la route, même si Caleb sait pertinemment à qui il a affaire, Garland insuffle un aspect angoissant à son histoire. Dans cette ambiance claustrophobe et froide, renforcé, par la musique sculpturale et inquiétante du groupe Portishead, à la manière de Moon, il enferme le spectateur dans un huis clos animé par trois personnages remarquablement bien écrits. Caleb, le héros, naïf et fasciné par la créature, découvre en la personne de Nathan une sorte de mentor, voire même de figure paternelle, qu’il va, dans la deuxième partie de l’intrigue s’efforcer métaphoriquement de « tuer ». Domhnall Gleeson (qui joue dans le prochain Star Wars) endosse un rôle pas aussi lisse qu’on pourrait le penser au premier abord. Les failles de Caleb apparaissent rapidement au fil de l’histoire, et sa véritable personnalité n’émergera qu’à la fin.

De rouille ou de chair

Ex Machina : quel charmant ordi

À mesure que la semaine s’écoule, Nathan montre son véritable visage et s’enfonce dans le dégoût froid, en restant toutefois ouvert à l’empathie. Barbe d’ermite plantée sous un crâne luisant, Oscar Isaac (Inside Llewyn Davis ou encore Drive et bientôt aussi Star Wars) se fond dans ce personnage complexe, à la fois génie obsessionnel et nerd, dont les aspirations bouddhistes sont contrariées par une légère tendance à la boisson. La fascinante Ava, sous les traits de Alicia Vikander (Royal Affair), mélange de métal et de chair, en apparence inoffensive, est le fruit d’une collaboration avec l’équipe artistique de Dredd. Ce robot, plus vrai que nature, laisse entrevoir une large palette d’émotions qui mettent en émoi les sentiments du petit Caleb. La trio parfait s’admire, se teste et se détruit avec une précision métronomique.

Muette et mystique, la compagne de Nathan, Kyoko (Sonoya Mizuno) fait office d’élément perturbateur, car elle semble cacher un terrible secret. La maison elle-même, avec ces pièces secrètes, ses caméras et ses œuvres d’art terrifiantes, communique avec ses occupants emprisonnés dans son dédale de béton. Logique, mais pour le moins légèrement décevante, la révélation finale conclue Ex Machina de façon surprenante et violente. La partition musicale s’accélère et le fantastique tourne à l’horreur pure, après une longue montée en puissance savamment contrôlée. Auteur d’une remarquable pertinence, en phase avec son époque, Alex Garland a su emprunter le meilleur de multiples références pour forger un nouvel incontournable du genre. Ex Machina se révèle, malgré quelques réserves, comme le film de science-fiction le plus fascinant de cette année, ce qui n’est pas peu dire vu le succès actuel du genre au cinéma.


Note Born To Watch

Cinqsurcinq
Ex Machina
D’Alex Garland
2015 / Angleterre / 108 minutes
Avec Domhnall Gleeson, Alicia Vikander, Oscar Isaac
Sortie le 3 juin 2015

Crédits photos : © Universal Pictures

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.