Eye in the sky : l’art de la guerre… par ordinateur

Le cinéma commence à peine à s’emparer de ce vaste sujet qu’est la guerre contemporaine, qui se traduit par des conflits asymétriques, menés contre des ennemis souvent invisibles et dans des conditions géo-politiques inextricables. Parce que ces batailles ne se gèrent pas toujours avec des troupes au sol, que le soldat se professionnalise, utilise des outils de plus en plus perfectionnés qui ne l’obligent même plus à être physiquement sur le terrain, de nouvelles questions éthiques se posent. Le danois A War, partant d’un fait de guerre classique, a en partie exploré récemment cette question épineuse, sans toutefois dénoncer ou prendre partie. Venu d’Angleterre, Eye in the sky soulève à nouveau la conscience morale de toute une nation, autour notamment de la question de la guerre préventive.

La tactique du Skype

Signé par Gavin Hood (La Stratégie Ender, Mon nom est Tsotsi et, hum, X-Men Origins : Wolverine), Eye in the sky profite d’un casting de haut vol : le regretté Alan Rickman (dans sa toute dernière prestation), Helen Mirren et Aaron Paul (qui pleure beaucoup – à l’écran – depuis la fin de Breaking Bad). Ce film choral se déroule en temps réel, mais dans des lieux différents. Helen Mirren incarne le colonel Powell, une femme froide et autoritaire chargée d’orchestrer l’arrestation, dans un village kenyan, d’une jeune Anglaise et d’un Américain radicalisés, responsables de plusieurs attentats. Sur place, des agents kenyans surveillent cette cible dans une maison, entourée de membres du groupe islamiste somalien Al-Shabbaab, qui a imposé son autorité sur les villageois.

L’investigation révèle que les terroristes préparent une attaque suicide. Pour contrecarrer leur projet, Powell veut lancer une frappe aérienne sur la maison. Pour obtenir l’autorisation de procéder à l’envoi d’un missile, son supérieur, le général Benson (Rickman) doit convaincre le ministre des Affaires étrangères. Mais ce dernier semble mal à l’aise avec cette décision hautement diplomatique : le Kenya, après tout, est un pays ami et il y a aussi un ressortissant Américain. Pour préparer son attaque, Powell se met en liaison avec le centre de commandement des drones américains à Las Vegas (le même que celui de Good Kill). Le jeune pilote (Aaron Paul), qui n’a jamais effectué de tir mortel, a des doutes sur les possibles dommages collatéraux de cette frappe…

La guerre des nerfs

Contrairement à Good Kill, qui restait coincé, dans tous les sens du terme, avec son pilote inintéressant, Eye in the sky se moque bien de la petite vie du pilote Steve Watts. La seule info qui parvienne au spectateur est que sa carrière jusqu’à présent se résume à être « un œil dans le ciel », à surveiller en permanence, à rendre des comptes et à renseigner. Il redoute le moment où ses supérieurs lui demanderont d’appuyer sur la détente et de prendre des vies à l’autre bout du monde. Mais s’il pouvait vivre avec l’assassinat de dangereux fanatiques sur la conscience, celui d’innocents lui semble inconcevable.

Face à elle, Katherine Powell est la personnification même de la droiture miltaire. Elle sait que pour sauver des centaines de victimes potentielles, des sacrifices doivent être faits. Elle aussi est prête à tous les stratagèmes, même les plus douteux pour arriver à ses fins. Au cabinet du ministre des Affaires étrangères, le débat fait rage autour d’un serviteur de l’État apeuré par le fardeau d’une telle décision. Il consulte une batterie d’avocats, court après l’opinion d’un confrère alité et celle du Secrétaire d’État américain en pleine partie de ping-pong en Chine. Autant de moments étrangement comiques, révélateurs de l’absurde imbroglio juridique et politique dans lequel s’enferment les grandes nations confrontées au terrorisme.

Un scénario trouble

Difficile de ne pas frissonner face à l’intensité et au suspense de cette partie de tennis de table diplomatique, où derrière des salons feutrés, des responsables en costume pèsent le prix d’une vie à grand renfort d’enjeux législatifs, moraux ou de communication, pour mieux se dérober à leur devoir et à leurs responsabilités. Le dilemme éthique interroge, et au-delà dévoile également les aspects les plus abjects de cette guerre abominable. Les sociétés libres, mais menacées sur leurs terres, mènent un conflit lointain contre le terrorisme islamiste, coincées derrière leur écran, accrochées à un joystick : un objet anodin, enfantin même, mais qui peut soulever la terre et emporter des vies civiles.

Retournant à un cinéma loin des grosses machines hollywoodiennes, Gavin Hood n’en assure pas moins une réalisation efficace, rythmée et convaincante. Il crée un malaise ambiant particulièrement maîtrisé. Mais, en l’occurrence, cette maîtrise se retourne contre lui. En effet, après avoir installé un climat ultra réaliste et pesant, il construit un suspense intenable, parfois même divertissant, autour de la vie d’innocents. Cette pièce de théâtre calculée à la perfection, très carrée, se révèle bien ambiguë. Après avoir dénoncé la lâcheté des décideurs, le film refuse à son tour de prendre position pour l’une ou l’autre des parties. Alan Rickman, à qui est laissé le mot de la fin (et à qui le long-métrage est dédié), laisse ce débat insoluble dans un bien trouble état.


Note Born To Watch
Quatresurcinq

Eye in the sky
De Gavin Hood
2015 / Grande-Bretagne / 102 minutes
Avec Helen Mirren, Aaron Paul, Alan Rickman
Sortie le 9 septembre 2016 en e-Cinéma

Crédits photos : Entertainment One

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