Flight, un dernier pour le vol

La première demi-heure de Flight est à déconseiller instamment à ceux qui labourent les accoudoirs de leur siège à chaque fois que leur avion décolle. Pour son retour au film « live » (une expression étrange étant donné qu’il n’a jamais vraiment quitté les plateaux et les acteurs pour tourner Beowulf ou Le drôle de Noël de Scrooge), Robert Zemeckis a réussi une passe de deux assez incroyable, en emballant pour la deuxième fois un crash d’anthologie, près de quinze ans après celui de Seul au monde. La scène d’ouverture de Flight est l’édifice traumatisant sur lequel repose tout le projet du film, drame sur l’addiction qui met en question les notions d’héroïsme, d’égoïsme et de rédemption, soit de parfaits ingrédients pour un émouvant drame à Oscars (malgré deux nominations, le film n’en a remporté aucun).

Retour vers la bouteille

Flight_1

Il est bon de noter que Robert Zemeckis, pionnier de l’animation en performance capture, contraint entre autres par l’échec colossal de Milo sur Mars (film qu’il n’a pas réalisé mais qui a enterré le procédé) de revenir à des méthodes plus « traditionnelles », a choisi pour Flight de filmer les séquences dans l’ordre chronologique. Il est dès lors logique de déceler dans cette fameuse demi-heure toute l’énergie, l’audace expérimentale et la maîtrise du cadre qui caractérisent, à son meilleur, le cinéma du réalisateur de Retour vers le futur, comme si celui-ci avait jeté toutes ses forces dans ce morceau de bravoure. Introduite par une séquence embrumée, qui joue sur des apparences trompeuses pour mieux décontenancer le spectateur (une jolie fille nue se réveille dans un hôtel après une nuit de débauche alcoolisée, aux côtés d’un homme en pleine gueule de bois : il s’avère qu’ils sont respectivement hôtesse de l’air et pilote de ligne, à deux heures de leur prochain vol), la séquence du crash est un modèle de tension, loin des films catastrophe produits dans le genre depuis 40 ans au bas mot. L’attention est entièrement portée sur le pilote Whip Whitaker, qui, malgré ou à cause de son état d’ébriété, garde son sang-froid au moment où l’avion tombe en chute libre à cause d’un problème mécanique, menaçant d’envoyer ad patres sa centaine de passagers. Grâce à une manœuvre audacieuse (il fait voler l’appareil à l’envers pour l’empêcher de prendre feu et lui permettre de planer au-delà des zones habitées), Whitaker sauve presque tout le monde et devient, contre son gré, le héros du jour. Malheureusement pour lui, l’enquête met également à jour son alcoolisme frénétique. Des passagers étant morts dans le crash, doit-on blâmer la compagnie aérienne, « un acte de Dieu » (une possibilité très sérieusement avancée et permise par la loi américaine) ou le comportement irresponsable de Whitaker ?

 « C’est à partir du moment où le drame est recentré au plus près de Whitaker que Zemeckis perd de sa brillance. »

Ces questionnements à la fois sociétaux et philosophiques passent toutefois au second plan dans le scénario de John Gatins, plus intéressé par le dilemme intérieur de Whitaker et son addiction à l’alcool (l’auteur est lui-même un ancien alcoolique). La fascination exercée par le personnage sur le spectateur provient du fait que malgré les galons de vodka et de bière qu’il peut ingérer, Whitaker arrive à « gérer » parfaitement son ébriété vue de l’extérieur. « Personne n’aurait pu faire atterrir cet avion comme vous l’avez fait », lui explique l’avocat du syndicat des pilotes. Que l’as du manche soit en même temps, voire au même moment, un pilier de comptoir, suffit à rendre Flight passionnant malgré lui, car, plutôt que de s’attarder sur les conséquences éthiques ou judiciaires de ce comportement (ce que le film finit par faire dans son dénouement), la majeure partie du récit s’attarde sur la lutte, vaine, de Whitaker contre le démon de l’alcool. Des films sur ce thème, le cinéma en a vu défiler des centaines, sans doute pas avec un héros aussi ambivalent, un héros qui n’est jamais aussi séducteur et sûr de lui que lorsqu’il carbure à la Corona. Arrêtera, arrêtera pas ? Whip arrête, replonge, chute lourdement, avant la nécessaire rédemption… Flight offre peu de surprises une fois le cap maintenu sur ce sujet rabattu.

The Denzel show

Flight_2

Et de fait, c’est aussi à partir du moment où le drame est recentré au plus près de Whitaker, de sa lutte dérisoire pour sauver les apparences (voir ce moment où il se retrouve obligé de prier avec son bigot de co-pilote, paralysé après l’accident et certain que la main de Dieu a guidé ses gestes), que Zemeckis perd de sa brillance, se bornant à lancer à intervalles réguliers des chansons sursignifiantes pour commenter une action qui se fait de plus en plus démonstrative – voir le traitement appliqué au passé et à l’enfance du pilote, d’abord habilement suggéré puis lourdement explicité. Logiquement, les acteurs se taillent la part du lion, de Don Cheadle en avocat zélé et malin à John Goodman en « dude » imposant, fournisseur officiel de drogues de Whitaker arrivant comme un sauveur pour remettre son vieil ami sur pied (l’occasion d’une scène drolatique et inattendue dans une chambre d’hôtel ravagée). Plus gênant est le personnage de Kelly Reilly, bien mignonne mais totalement inutile en ex-junkie devenant la compagne cabossée et temporaire de Whitaker, dans une sous-intrigue romantique qui allonge artificiellement la sauce de 20 bonnes minutes pour ne rien dire.

Mais le héros du jour, dans tous les sens du terme, reste Denzel Washington, quasiment de tous les plans, et sur les épaules duquel reposent toutes les nuances, les soubresauts émotionnels et la puissance du long-métrage. S’il a tendance à en faire un peu trop (mais n’est-ce pas un point commun qu’il partage avec son personnage ?), c’est dans son regard que tout se joue, et que naissent les paradoxes d’un anti-héros dont la vie entière est devenue une zone de turbulences. Dommage que le dénouement, moralisateur en diable, ne vienne aplatir toutes les zones d’ombre que cette performance monstrueuse avait su créer dans notre esprit. Pour un voyage commençant de manière tonitruante, l’atterrissage s’avère bien oubliable.


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Flight
De Robert Zemeckis
2012 / USA / 135 minutes
Avec Denzel Washington, Kelly Reilly, Don Cheadle
Sortie le 13 février 2013

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.