Get Out : it’s a white, white world

Comme vous, nous nous sommes habitués depuis bien longtemps à voir débarquer dans les salles à un rythme métronomique (soit trois à quatre fois par an), une nouvelle production Blumhouse, qui règne actuellement sur le film de genre américain. Derrière le malentendu Paranormal Activity (une machine à cash sans âme qui sert pourtant encore et toujours de carte de visite facile pour les équipes du marketing), la créature de Jason Blum est pourtant devenue en quelques années seulement un moteur créatif incontournable pour les cinéastes œuvrant dans le fantastique et l’horreur. Budgets serrés, rythmes de production rapides et totale liberté accordée aux auteurs maison : la formule gagnante débouche en 2017 sur un doublé historique pour Blumhouse, pourtant habitué à multiplier ses gains une fois sur deux.

Avec Split, et surtout Get Out, la mini-major a prouvé qu’elle pouvait décrocher le jackpot sans grosses stars et sans budget dément. Dans le cas du film de Jordan Peele, plus encore qu’avec le dernier Shyamalan, le concept à lui seul a servi d’argument de vente en béton armé (l’accueil critique dithyrambique a dû aider aussi). En France, plus qu’aux USA, c’est sur son pitch que Get Out va intriguer : Jordan Peele est un illustre inconnu ici, excepté pour fans d’humour anglo-saxon qui ont découvert les sketches de sa série comique Key & Peele, ou l’hilarant Keanu sorti directement en vidéo l’an passé. Peele fait ici des débuts tonitruants, avec une fable horrifique gorgée d’humour noir, connectée en direct sur son époque troublée.

La couleur des ressentiments

Photographe afro-américain en vogue, Chris Washington (Daniel Kaluuya, repéré entre autres dans Black Mirror) a décidé de céder devant l’insistance de sa petite amie blanche, Rose (Allison Williams, Girls) : le couple quitte New-York pendant un week-end pour aller voir les parents de Rose, Missy (Catherine Keener) et Dean (Bradley Whitford) Armitage dans leur grande demeure campagnarde. Rose n’a pas prévenu ses parents que son copain était noir, mais elle tient à rassurer Chris : ils n’ont rien de raciste, et « pourraient même voter Obama une 3e fois si c’était possible » ! À leur arrivée sur place, les craintes de Chris se dissipent : même s’ils sont un peu excentriques, les beaux-parents débordent d’attention. Seul élément discordant : le comportement limite du beau-frère, Jeremy (Caleb Landry Jones), fan d’arts martiaux un peu alcoolisé, et les deux domestiques de la maison, afro-américains aussi, mais surtout un peu étranges…

« Get Out manipule les ingrédients les plus variés, avec une aisance et une générosité qui filent le sourire jusqu’à la dernière image. »

Ce n’est pas un hasard si le raz-de-marée positif qui précède Get Out vante son côté régénérateur et engagé. Jordan Peele, de façon assez incroyable pour son premier long-métrage, parvient à redonner au film d’horreur toute sa dimension de film social, en faisant dévier vers l’étrange et l’horreur un sujet on ne peut plus clivant et sensible. Get Out, même s’il multiplie dans ses dialogues incisifs les références à l’histoire contemporaine des États-Unis, n’a pas besoin de surexpliquer ses intentions pour faire passer de multiples messages sur l’intégration, la peur de l’autre, et l’inégalité de classe qui minent la société américaine. Une scène de contrôle de police sous tension avec Chris et Rose suffit à faire résonner dans notre tête les échos d’une actualité récente tragique pour la communauté afro-américaine. La relation mixte entre Chris et Rose, bien que traitée via le prisme du genre ou de l’humour (grâce entre autres au personnage du meilleur ami vulgos de Chris, archétype des comédies communautaires US), se teinte aussi d’une angoisse sourde. Comme si la présidence Trump qui débute avait contribué à créer une scission, insidieuse, progressive, entre les communautés, une tension raciale laissant la place à la tentation du repli sur soi. Oui, Get Out est un film engagé, et subtilement enragé. Peele veut provoquer, à bon escient, en choisissant d’emprunter la voie du film de genre pour mieux faire passer son propos. Là où le résultat s’avère bluffant, c’est qu’il remplit son objectif sur tous les plans !

Paranoïa à tous les étages

Sans trop en révéler sur les mystères et les épreuves retorses que la famille Armitage réserve à Chris (le film ne s’appelle pas « Tire-toi ! » pour rien, après tout), disons que Get Out réserve bien des surprises au public. Passé un prologue carpenterien en plan-séquence qui résume déjà le mélange explosif d’humour noir, de commentaire acéré et de frissons parfaitement maîtrisés de ce qui va suivre, le film s’engage sur les traces de comédies à la Mon beau-père et moi et de drames « importants » à la Devine qui vient dîner ce soir ?, tout en appliquant un filtre « twilight zonesque » à la réalisation. Des chœurs liturgiques inquiétants, un cerf renversé, une domestique au regard perdu : Peele fait flotter un parfum de paranoïa, de malaise et d’incertitude durant une première heure captivante et magistrale. Par petites touches, et en s’appuyant sur un casting sans fausse note (Kaluuya notamment, dont le personnage passe par tous les questionnements possibles à l’écran, est un miracle d’empathie), il imprègne l’audience du doute que ressent le pauvre Chris. Rarement aura-t-on aussi viscéralement ressenti au cinéma la gêne, l’inconfort que peut éprouver quelqu’un qui se sait regardé « différemment », sans pouvoir mettre le doigt sur les sentiments que cette attention non désirée lui inspire.

L’aspect brillant de cette démonstration, dont tous les éléments finissent par parfaitement s’imbriquer dans un troisième acte plus démonstratif et familier (ce qui n’entame en rien la pertinence de l’ensemble), c’est qu’elle démonte aussi nos propres préjugés, nos propres attentes construites autour de cette communauté tellement, tellement blanche qui entoure Chris.

Attention : spoilers

Peele a l’intelligence de ne pas charger les Armitage en les transformant en d’affreux racistes post-esclavagistes aux intentions néfastes. Non, ce que Get Out attaque sans détour, c’est le racisme inversé, la face sombre du politiquement correct. Une pensée qui implique que le racisme n’est même plus un moteur de rejet, mais une forme d’eugénisme détraqué, qui pousse les Blancs à prêter aux Noirs des capacités physiques supérieures, quand bien même ils les considéreraient in fine comme des objets corvéables – et hypnotisables (1), donc manipulés – à loisir.

Un mélange des genres jubilatoire

Provoquer, surprendre, effrayer, faire rire, puis réfléchir : la liste des courses qu’établit Jordan Peele avec Get Out est copieuse, et le film prend soin de cocher plusieurs fois ces éléments avec brio, n’oubliant jamais sa nature première de divertissement du samedi soir. Du jump scare basique aux moments plus gore, du rebondissement à la Scream au double langage permanent, Get Out jubile à manipuler les ingrédients les plus variés, avec une aisance et une générosité qui filent le sourire jusqu’à la dernière image. Un classique du genre est né, et il prendra une dimension toujours plus pertinente et flippante avec les années.

(1)  L’image de Chris renvoyé de l’autre côté de l’écran, devenu spectateur paralysé d’une société qui avance sans lui, constitue d’ailleurs une métaphore particulièrement cinglante de l’abrutissement des médias américains dirigés par de riches WASP.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Get Out
De Jordan Peele
2017 / USA / 104 minutes
Avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Bradley Whitford
Sortie le 3 mai 2017

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