Grave : chair tendre et gueule de bois

Jamais sans doute depuis le Martyrs de Pascal Laugier, un film de genre français n’avait fait autant parler de lui que Grave. Cultivée depuis presque un an, avec sa présentation au Festival de Cannes, la réputation du premier long-métrage de Julia Ducournau, pur produit de la Femis s’étant également illustrée avec le scénario de Ni le ciel, ni la terre, n’a fait que grandir au fil des mois. Évanouissements au Festival de Toronto, prix en rafale à l’Étrange Festival, au PIFFF puis à Gérardmer… et une promotion jouant habilement sur les thèmes sulfureux, et tabous, abordés par la réalisatrice. Grave jouerait-il abusivement sur la répulsion ? L’expérience est-elle aussi insoutenable qu’on voudrait nous le faire croire ?

Le côté rassurant, dans les réponses à ces questions, c’est que le côté « chic et choc » du film n’est pas exactement ce qui le définit le mieux. Grave est un film pétri d’influences, au premier rang desquels le cinéma des premières années de Cronenberg, et il s’agit bien évidemment d’un film inconfortable, abordant le cannibalisme par le prisme de la pulsion dévorante de la post-adolescence. L’horreur s’y niche d’abord dans les interstices d’une réalité pas vraiment folichonne, puis investit progressivement l’intrigue, l’image et notre inconscient, mais sans jamais verser dans l’exploitation gratuite. Grave n’est ni bis, ni nombriliste, et c’est cela qui fait un bien fou.

Le goût des autres…

Tourné en partie en Belgique, dans une école architecturalement cinégénique mais intimidante, Grave plonge et nous avec dans l’intimité de Justine (Garance Marillier), qui quitte le cocon familial pour intégrer une prestigieuse école vétérinaire, dans laquelle elle va retrouver sa grande sœur Alexia (Ella Rumpf). Comme tous ces établissements coupés du monde, l’année scolaire commence par un bizutage forcé et sauvage. Dès cette première partie, Julia Ducournau mise sur une scénographie qui ménage instants de trivialité (les premières rencontres, les premiers courent dans des amphis bien glauques) et moments de malaise, concentrés dans ces séquences de bizutage annonçant les traumas à venir. Averses de sang, sitting nocturnes dans la pénombre, fiesta extrême et baptême du feu alimentaire corsé, qui change tout dans la vie de Justine, végétarienne comme ses parents (Joana Preiss et Laurent Lucas, mascotte incontournable des films qui osent) : sa propre sœur la force à manger du foie de lapin ! Cette épreuve transforme complètement et physiquement la jeune fille : démangeaisons, vomissements, intérêt étrange pour la viande crue… et pas seulement animale. Le plus étonnant étant qu’Alexia ne semble pas surprise par ces nouveaux penchants.

« Grave enchaîne moments de comédie, de romance et de drame, avant de rebattre les cartes brusquement, et brutalement. »

Étonnamment, l’anthropophagie est un sujet relativement rare dans le cinéma français, mais a souvent été traitée par des femmes cinéastes, et pas des moindres. En 2001, Claire Denis avait transformé Béatrice Dalle en croqueuse d’hommes transie d’amour dans Trouble Every Day ; l’année suivante, Marina de Van s’était fait remarquer avec le très dérangeant Dans ma peau – on peut aussi évoquer, outre-Atlantique, le cas d’Antonia Bird et ce chef d’œuvre picaresque qu’était Vorace. On peut y voir une coïncidence, tout comme il est possible de penser que le thème se prête particulièrement bien à la description métaphorique de la femme dans tous ses états. Ici ce n’est pas la frustration sexuelle qui dévore la psyché de Justine, frêle bout de post-adolescente tiraillé par des pulsions qu’elle ne comprend pas. C’est l’indécision sur son identité à venir, cette recherche de soi, qui la pousse à être à la fois fille modèle, femme fatale en puissance et finalement créature incontrôlable obéissant à une forme d’atavisme mystérieux. Julia Ducournau pousse ce cheminement typique des films pour ados initiatiques jusqu’au bout de sa logique : Justine passera par tous les états avant de pouvoir s’accomplir, de s’accepter et de vivre avec sa douleur. Bienvenue dans l’âge ingrat, effectivement !

Chroniques d’un chaos hormonal

Le choix de Ducournau d’investir le monde universitaire des vétérinaires n’est, bien évidemment pas, innocent. Cela permet d’isoler les personnages dans un monde en vase clos, dont les visions morbides quotidiennes (on y dépèce tranquillement des animaux, après tout) forment déjà un arrière-plan inquiétant en soi, bien soutenu par la musique anxiogène de Jim Williams (Kill List). Cela renforce aussi la cohérence d’un script qui avance de manière bravache en cultivant ses ruptures de ton : à travers la relation de Justine avec son copain de chambrée Adrien (le très bon Rabah Nait Oufella), Grave peut enchaîner moments de comédie, de romance à contretemps et de drame, avant de rebattre les cartes brusquement, et brutalement. Chose rare dans un film de genre français, nos deux héroïnes principales sont de plus très bien dessinées et encore mieux incarnées.

Logiquement peu connue, la quasi-débutante Garance Marillier, qui se donne corps et âme dans ce rôle dont on ne mesure pas encore assez le côté très casse-gueule, et tout autant l’Allemande Ella Rumpf : Grave leur offre un écrin parfait pour créer un duo familial aussi fusionnel que destructeur. En des mains moins assurées , la stupéfiante scène d’épilation ratée (autrement appelée « le moment du doigt »), qui a fait tant jaser, aurait pu s’écrouler dans le grand-guignol sans retour, par exemple. Au lieu de cela, le film jugule parfaitement ses poussées d’humour noir : celles-ci ne parasitent pas le sérieux d’une œuvre qui se devait de faire ressentir, s’il le faut de manière éprouvante, la violence des tumultes qui agitent le corps souverain de Justine. Si le film choque, c’est parce qu’il s’attache à une héroïne fuyante, à une fragile innocence qui mue sans prévenir en assurance monstrueuse. Grave marque des points jusque dans sa séquence finale, pied-de-nez ludique mais là encore cohérent, qui inscrit le parcours intérieur de Justine dans une chronologie globale assez fascinante à explorer après-coup. Certes, le long-métrage surligne parfois un peu trop au marqueur ses obsessions et n’évite pas la redondance. Mais bon sang, quelle assurance pour un premier essai, quelle force de trait !


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Grave
De Julia Ducournau
2016 / France – Belgique / 99 minutes
Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Laurent Lucas
Sortie le 15 mars 2017

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