Green Room : le punk, c’est mortel

Aux côtés de Jim Mickle (Cold in July) ou David Robert Mitchell (It Follows), Jeremy Saulnier fait partie de cette vague de jeunes réalisateurs américains et trentenaires, issus de circuits vraiment indépendants, dont la réputation s’est construite grâce à un coup d’éclat, souvent découvert en festival. Amoureux, mais pas esclave des codes du film de genre, Jeremy Saulnier a livré avec Blue Ruin une sorte de version désenchantée, décalée et teintée d’humour absurde, du film noir façon frères Coen. Une variation sur les récits de vengeance conçue à l’arrache, avec les moyens du bord par un apprenti réalisateur (ce n’était que son deuxième film après le fauché Murder Party) qui serait en cas d’échec retourné à son premier métier de chef op’.

Mais après la révélation cannoise, et des critiques encensant cet essai rafraîchissant, Jeremy Saulnier est devenu un auteur attendu, sélectionné de nouveau sur la Croisette pour son nouveau long-métrage, Green Room. Même s’il n’est pas, comme Colin Trevorrow, passé en un film du statut d’inconnu à celui de réalisateur de blockbuster à un milliard de recettes (oui, il s’agit bien de Jurassic World), Saulnier a eu plus de moyens cette fois que le demi-million de dollars péniblement amassé à l’époque pour Blue Ruin. Le casting reflète discrètement ce changement de position artistique, avec les têtes connues d’Anton Yelchin (Star Trek, Odd Thomas), Imogen Poots (Fright Night, Need for speed) et surtout Patrick « capitaine Picard » Stewart apparaissant en tête d’affiche. Le talent du cinéaste ne s’est toutefois pas encore heurté au politiquement correct cette fois-ci. Green Room, quoique moins surprenant et audacieux que son prédécesseur, aborde avec férocité le genre rebattu du survival, qu’il revisite de la même manière que les réalisateurs français abordent le film d’horreur : avec nihilisme, et un humour si noir qu’il obscurcit presque les taches de sang qui inondent régulièrement l’écran.

La horde brutale

Green Room : le punk, c’est mortel

Plutôt que des post-ados en chaleur tombant sur des bouseux consanguins et cannibales, Green Room prend pour héros un groupe de jeunes punks qui parcourt les routes en portant fièrement en bandoulière son statut de musiciens underground. Après tout, quand on hurle sa rage dans un micro dans des bouges quelconques de l’Amérique profonde, ça n’est pas pour avoir du succès. Mais Pat (Yelchin) et ses potes sont tout de même condamnés à voler de l’essence et à dormir dans leur van régulièrement : une vie de galère qui explique qu’ils ne rechignent pas un jour à accepter un concert payé cash, dans une salle peuplée d’anarchistes bien vicieux. Des skinheads, que le chanteur Tiger prend soin d’attiser en reprenant une célèbre chanson des Dead Kennedys (« Nazi punks fuck off ! »). La provoc’ facile prend un tour plus glauque quand le groupe est témoin d’un meurtre, et doit s’enfermer dans la loge. Dehors, une horde de néo-nazis menée par l’impassible Darcy (Stewart) les attend…

Passé un premier quart d’heure stylistiquement dans le prolongement de Blue Ruin, avec ses contre-jours blafards, cette manière de brosser des personnages par de petits gestes et attitudes, plutôt que par de longs dialogues, Green Room devient un autre animal à partir du moment où le piège se referme sur nos gentils punk-rockeurs, fans des Misfits mais qui confessent un amour coupable pour Michael Jackson. Cloisonnant son décor ultra-glauque de salle de concert nichée dans les bois, dont les murs recouverts de croix gammées, le bar miteux et la scène usée en disent long sur ses occupants et son public, Saulnier fait virer d’un coup l’odyssée de ses héros vers le cauchemar sanglant. Habitués à choquer leur public et les petits bourgeois avec leur musique, Pat et ses amis sont malgré leur attitude des petits hipsters en puissance, désarmés face à la situation qui s’abat sur eux avec la violence d’une porte de prison. Monolithiques au possible, Darcy et son escouade de « lacets rouges » sont terrifiants par leur ivresse de violence, leur inhumanité. Histoire de pimenter ce scénario de huis-clos extrême (en gros, il faut sortir de la pièce en espérant survivre), le réalisateur prend soin de montrer les dissensions dans leur groupe, où l’on repère le visage connu de Macon Blair, héros malheureux de Blue Ruin.

Get out or die !

Green Room : le punk, c’est mortel

Le décalage créé par Saulnier tient donc à cela, à cette opposition entre des rebelles apeurés à qui personne ne fera de cadeau, et des salauds patibulaires qui préfèrent effacer toutes les traces de leur passage plutôt que de négocier. Décors fermés obligés, il y aura moins matière à s’extasier cette fois sur la mise en scène de Green Room, même si le montage, la mise en musique et la gestion des effets-chocs (à ce niveau-là, le film est assez chargé pour faire sursauter et dégoûter les âmes sensibles) témoignent de la maturité de son réalisateur. Le suspense est plutôt bien géré, et l’absence de compromis qui caractérise le projet sert d’atout indéniable à un script qui, une fois débarrassé de sa situation originale, n’a fondamentalement rien de novateur.

« Histoire de pimenter ce scénario de huis-clos extrême, le réalisateur prend soin de montrer les dissensions dans leur groupe. »

Ce reproche pourrait d’ailleurs s’appliquer également à Patrick Stewart, en quelque sorte l’invité de marque du film, celui dont tout le monde parle avant même qu’il soit à l’écran, mais qui échoue quelque peu à créer une figure crédible et cohérente de « parrain du mal » sans scrupule. Green Room vit et meurt grâce à ses personnages principaux, le toujours adorable Anton Yelchin notamment servant avec ses comparses de point d’ancrage émotionnel dans ce qui devient rapidement un pur jeu de massacre. Sur le moment, cet étalage d’efficacité teinté d’un brin de post-modernisme et de name dropping impressionne et met parfois mal à l’aise. Mais sur le long terme, il est clair que Green Room ne sera pas aussi mémorable que Blue Ruin. L’essentiel est préservé : on attend une nouvelle fois avec impatience de savoir ce que Saulnier prévoit pour l’avenir, avec ou sans bouseux à la gâchette facile au programme !


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Green Room
De Jeremy Saulnier
2014 / USA / 115 minutes
Avec Anton Yelchin, Imogen Poots, Patrick Stewart
Sortie le 13 avril 2016

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