Sea Fog : les sombres héros de la mer (FFCP 2014)

Avec le recul, il est regrettable que nous n’ayons pas entendu parler de Shim Sung-Bo plus tôt. Resté dans l’ombre de son camarade Bong Joon-Ho, ce scénariste aguerri était pourtant le co-auteur de l’un des plus fabuleux films réalisés en Corée du Sud, le mémorable Memories of Murder. Un titre emblématique de l’âge d’or coréen, dont Sung-Bo n’a pas autant tiré crédit que le futur réalisateur de The Host et Le transperceneige. Dix ans plus tard, l’écrivain passé lui aussi à la mise en scène vient de frapper un grand coup avec Haemoo, littéralement « brouillard de mer », un projet ambitieux que Joon-Ho est venu épauler en qualité de producteur… et de co-scénariste. La boucle est bouclée, et de belle manière, tant Haemoo, retitré Sea Fog – Les clandestins a vocation à marquer les esprits.

L’histoire de ce film est basée, et cela ne nous vient jamais à l’esprit en le voyant, sur une pièce de théâtre tirée elle-même d’un terrible fait divers survenu en 2001. En dévoiler les tenants et les aboutissants reviendrait à spoiler les principaux rebondissements du scénario, mais il suffit de rappeler que cette histoire-là ne se termine pas bien.

La « cargaison » interdite

Haemoo : les sombres héros de la mer (FFCP 2014)

Sea Fog se déroule, hormis durant quelques scènes, intégralement à bord d’un bateau de pêche rouillé par les années et au bord de la ruine. Couvert de dettes, trompé négligemment par sa femme délaissée, le capitaine Kang (Kim Yun-Seok) ne peut malgré son expérience que contempler la disparition progressive d’un métier et d’un état d’esprit. Il décide en allant voir une vieille connaissance d’accepter une offre de travail illégale, potentiellement dangereuse : transporter des immigrants sino-coréens clandestins depuis la Chine jusqu’en Corée. Face à cette promesse d’argent facile, Kang n’hésite pas et rassemble son équipage, où Dong-Sik (Park Yu-Chun) fait office de bleusaille, pour repartir en mer, alors qu’une mauvaise météo s’annonce. Nous sommes en 1998, et les six hommes naviguent vers un destin tourmenté, l’expédition prenant au fil des événements un tour de plus en plus tragique…

« Le refus du plan large, le côté urgent d’une caméra qui jamais ne se repose, l’absence de lyrisme, tout contribue à nous embarquer avec cet équipage confronté à ses plus vils instincts. »

Ils sont rares, les films qui choisissent ainsi de larguer les amarres de la terre ferme et d’embarquer le spectateur sur un bateau aux contours et aux couloirs étroits, tout en proposant un spectacle passionnant. La deuxième heure des Dents de la mer vient de fait immédiatement à l’esprit, sauf que l’ennemi auquel est confronté l’équipage du « Junjin » n’est pas une force de la Nature indomptable, mais la nature humaine elle-même. Solaire, voire léger dans ses premiers moments (un plan de la sortie du port du bateau cite directement le classique de Spielberg, soulignant le côté grisant de la liberté propre à ces métiers de la mer), Haemoo bascule à partir du moment où les clandestins montent à bord du navire dans des zones obscures, les ténèbres recouvrant comme dans une tragédie grecque l’espace mental et physique des personnages.

Entre romance et réalisme

Haemoo : les sombres héros de la mer (FFCP 2014)

Si l’identification à ces pêcheurs formant une sorte de famille un peu rustaude fonctionne aussi bien, c’est parce que Shim Sung-Bo réussit dès son premier acte à détailler avec maestria les vies et le travail de ces pêcheurs rudes à la tâche. Le réalisateur s’appuie sur un montage sec, une caméra à l’épaule au plus proche des acteurs, pour créer ce sentiment de réalisme documentaire, qui nous permet en peu de temps d’être familiarisés avec tous les recoins du « Junjin ». Sans doute inspiré par la scénographie très précise de son compatriote Bong Joon-Ho, Sung-Bo et son chef opérateur Hong Kyeong-Pyo (qui avait précédemment travaillé… sur Le Transperceneige) s’attachent à partir de la spectaculaire séquence « d’abordage » des clandestins à définir les composantes de son drame en s’appuyant sur des jeux de lumière révélateurs.

Le pont et la cabine supérieure sont ainsi entièrement définis par une couleur blanche rouillée, tandis que la funeste cale à poissons baigne entièrement dans le noir et le gris. Les couchettes et surtout la salle des machines, elles, sont gorgées de couleurs chaudes et ocres : c’est dans ces espaces restreints que les passions s’exacerbent, pour le meilleur (une romance naît bientôt entre Dong-Sik et une passagère) et pour le pire (tout le reste). Le décor unique et limité de Sea Fog devient donc, de manière totalement naturelle, l’une de ses plus grandes forces : le refus du plan large, le côté urgent d’une caméra qui jamais ne se repose, le l’absence de lyrisme, tout contribue à nous embarquer, corps et âme, avec cet équipage confronté à ses plus vils instincts.

Un voyage qui risque de vous hanter

Haemoo : les sombres héros de la mer (FFCP 2014)

Malgré son aspect rugueux, son besoin de ne jamais souligner le spectaculaire de ses situations plus que de raison, Sea Fog n’en est pas moins une œuvre visuellement impressionnante. Après un abordage chaotique mené sous une pluie battante, les séquences où le « Junjin » se retrouve bloqué dans la fameuse brume du titre tirent le film vers les rivages du pur film d’horreur à la Hammer. De manière imperceptible, la mise en scène elle-même s’adapte progressivement à cette ambiance lugubre, se faisant plus opératique, plus stylisée. Le capitaine Kang et les siens cessent d’être ces pittoresques marins aux mauvaises manières pour devenir les protagonistes à la dérive d’un drame radicalement pessimiste, d’où personne ne ressort indemne.

Bien sûr, il y a cette histoire d’amour, aussi touchante qu’incongrue, mais essentielle dans le dernier acte, le vrai point problématique d’un récit par ailleurs très maîtrisé. Malgré les qualités qu’il démontre à marier les tons, les ambiances, dans un ensemble populaire et complexe émotionnellement (personne dans cette histoire n’est fondamentalement mauvais, même cet inspecteur des gardes-côtes qui se laisse corrompre), Shim Sung-Bo se laisse aller à la facilité dans ses dernières bobines. Définis pour certains par un simple trait de caractère (le vieux fou, l’obsédé, le bras droit fidèle), les membres de l’équipage font basculer le film dans le jeu de massacre. La subtilité passe par-dessus bord, au profit d’une interminable lutte à la mort où peut briller le charisme bourru de Kim Yun-Seok, star locale révélée par The Chaser, Les braqueurs et à l’affiche de Monster Boy. Yun-Seok hérite du rôle le plus attachant de Haemoo, celui d’un type poussé aux pires extrémités par les circonstances, au point que sa véritable raison de vivre (être capitaine de « son » bateau) passe au second plan. Shim Sung-Bo lui offre une dernière séquence sublime, dont la puissance symbolique évoque autant le Quint de Jaws que le Titanic de Cameron. Oui, rien que ça.

Dommage, dans ces conditions, que ce voyage s’achève en demi-teinte, avec un épilogue dispensable et trop éloigné des considérations de départ. Qu’importe : Shim Sung-Bo s’est définitivement affirmé comme une nouvelle voie à suivre dans le cinéma coréen. Il était temps.


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Sea Fog – Les clandestins (Haemoo)
De Shim Sung-Bo
2014 / Corée du Sud / 111 minutes
Avec Kim Yun-Seok, Park Yu-Chun, Moon Sung-Keun
Sortie le 11 mars 2015

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