Headshot : une baffe dans la tête (Étrange 2016)

Ces dix dernières années, trois artistes martiaux ont marqué de leur empreinte le film d’action, par leur style personnel et la mise en scène de leurs exploits, adaptée pour les transcender à l’écran. Les plus connus en Occident sont sans doute Donnie Yen (qui retentera bientôt sa chance à Hollywood avec Rogue One) et Tony Jaa, la star des Ong Bak. Au kung-fu véloce teinté de MMA de l’un et à la boxe thaï expéditive de l’autre, il a fallu rajouter en 2011 un art bien plus obscur venu d’Indonésie : le pencak silat, pratiqué par la révélation de The Raid, Iko Uwais. Sous la houlette de son Pygmalion Gareth Evans, Uwais est devenu le centre d’une franchise d’action à l’énergie et à l’inventivité impressionnante. Même lorsque The Raid 2 s’égarait dans d’inutiles complexifications de scénario, jamais le cœur battant de ce maelstrom de tibias brisés et de coups au plexus n’était oublié : les chorégraphies punitives, épuisantes, grandiloquentes de la saga, magnifiées par une mise en scène comme placée en état constant d’urgence.

La puissance cinétique de ces deux titres, c’est un fait, a durablement imprimé la rétine des exécutifs de Hollywood : l’influence d’Uwais et ses pairs, invités à jouer les caméos dans Le réveil de la Force, se fait désormais sentir dans les plus grosses productions, comme les Captain America. Iko Uwais, en attendant peut-être de franchir le Rubicon vers l’industrie yankee, a ajouté avec Headshot un nouveau chapitre décisif à sa jeune carrière : ce n’est désormais plus Evans qui le dirige, mais de fidèles amis du « clan » ayant collaboré avec le réalisateur gallois sur V/H/S 2, les Mo Brothers. Auteurs d’un poussif mais efficace Macabre, et du bien plus raté Killers, les faux frères Timo et Kimo ont apporté une touche définitivement plus sanglante à ce qui s’apparente avant tout à une nouvelle démonstration de force de la « team Uwais », en charge de combats qui sont autant de douloureux morceaux de bravoure.

Le Jason Bourne de Jakarta

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Uwais endosse le rôle, proverbial dans le cinéma d’action, de l’homme amnésique avec un lourd passé. Rescapé des flots avec du plomb dans la tête, il se réveille à l’hôpital, où la jolie doctoresse Ailin (Chelsea Islan) veille sur lui. Elle l’appelle Ishmael et lui fait reprendre goût à la vie… Mais en parallèle, les hommes du gang de Lee (Sunny Pang), un maléfique baron de la drogue échappé de prison, sont lancés à ses trousses et kidnappent Ailin. Ishmael, qui se découvre bien entendu un don inné pour réduire les os des importuns en bouillie, comprend petit à petit qu’il faisait lui-même partie de ce gang, et en était même le plus dangereux élément…

« Un film indigent dans son scénario digne d’un Steven Seagal en fin de parcours. »

L’intérêt des films d’arts martiaux réside rarement dans la sophistication de leurs scénarios. Ils sont manichéens au possible (les méchants sont souvent dignes d’un comic-book d’avant-guerre, les gentils sont nunuches à souhait), et dans le cas des films avec Iko Uwais, sont ouvertement construits à la façon d’un jeu vidéo, avec des « arènes » dédiées à chaque duel successif, une progression mécanique dans les capacités des adversaires, et des scènes de dialogue réduites à leur plus simple fonction explicative. Headshot, débarrassé de l’unité de lieu ou du côté « saga mafieuse » des The Raid, sublime jusqu’au ridicule cette formule, qu’il tente de pimenter avec une romance touchante et un héros sur le chemin de la rédemption. Les Mo Brothers, passé une scène d’ouverture rappelant leur goût immodéré pour une violence hardcore, crasseuse et complaisante, y consacrent une large partie du premier acte. De quoi expliquer la longueur excessive d’un film indigent dans son scénario digne d’un Steven Seagal en fin de parcours, et ses personnages à peine plus épais dramatiquement que du papier à cigarette. Plus qu’un long-métrage, Headshot est visiblement conçu comme un empilement de scènes autonomes, au centre duquel, immanquablement, se trouve un Iko Uwais limité dans son jeu… mais pas vraiment dans ses mouvements !

Armes fatales

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Du premier accrochage dans un hôpital, amorcé par un gros plan « secoué » à la Fight Club qui symbolise le retour des pulsions destructrices d’Ishmael, au final sur une île où sont élevés des orphelins-soldats (oui, cherchez pas… ce genre de plan machiavélique a beau être régulièrement utilisé, impossible de comprendre son intérêt), Headshot est un festival de joutes martiales où le moindre objet – table, baguettes, balles, sable, matraque, téléphone, machine à écrire et bien sûr armes à feu – peut soudain devenir un projectile léthal. Un véritable chaos sensoriel à chaque fois ponctué par de compréhensibles cris de douleur, d’un côté comme de l’autre.

Les Mo Brothers, qui sont surtout là pour adapter leur réalisation survoltée aux exigences des chorégraphes, ne se privent pas de montrer, comme de faire entendre, les conséquences sanglantes de ces affrontements. Les corps sont pliés, brisés, martyrisés, avec autant de précision que de brutalité, et en appellent à nos réactions instinctives de dégoût et d’incrédulité. Plus gore, plus extrême que les The Raid, Headshot vire parfois vers le pur film d’exploitation, et tend à viser l’épate et le choc viscéral au détriment de la simple virtuosité des combats. Dans cette ambiance de rage permanente, l’apparition sur une plage de la belle – mais dangereuse – Julie Estelle en adepte du couteau dentelé, le temps d’un combat mené à regret par Ishmael, ferait presque office de récréation ! Ce qui sauve Headshot de l’overdose, c’est l’application manifeste de la « team Uwais » à macro-gérer ses scènes de combat, pour y insérer un coup, un élément ou une touche d’humour noir plus marquante que le reste. Ajoutez à cela un travail d’orfèvre sur le sound design, fracassant, et vous obtenez une série B en définitive assez creuse, mais dont l’efficacité brute contentera les fans du genre autant qu’elle choquera les néophytes.


Note Born To Watch
Troissurcinq
Headshot
De Timo Tjahjanto et Kimo Stamboel
2016 / Indonésie / 120 minutes
Avec Iko Uwais, Sunny Pang, Julie Estelle
Sortie le 7 juin 2017 en DVD et Blu-Ray (Warner)

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