Hijacking : prise d’otage en eaux troubles

La piraterie moderne, qui menace depuis le milieu des années 2000 le commerce maritime international dans l’Océan Indien, est un phénomène tellement extrême et dramatique qu’on pouvait s’attendre à voir débarquer un jour des fictions abordant ce sujet sur les écrans. Coïncidence de calendrier, ce n’est pas un mais deux films qui font l’actualité en 2013, avec d’un côté le Capitaine Phillips de Paul Greengrass, interprété par Tom Hanks et prévu dans les salles le 6 novembre, et de l’autre le Danois Hijacking, récompensé dans de multiples festivals et qui confirme le talent d’un scénariste-réalisateur nommé Tobias Lindholm.

Lindholm s’est fait connaître en tant que metteur en scène avec le drame carcéral R, sorti chez nous en catimini, mais c’est avant tout comme scénariste qu’il a musclé jusqu’à présent son CV, avec à son actif la série politique Borgen et les derniers films de Thomas Vinterberg, Submarino et La Chasse. Hijacking change indubitablement la donne, démontrant en 100 minutes l’assurance du metteur en scène pour construire un drame réaliste sans concessions et chargé en double sens, refusant catégoriquement d’embrasser les clichés attendus dans ce type de récit.

« Pourquoi ne payez-vous pas ? »

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Si le personnage principal de Hijacking, Mikkel (Pilou Asbaek), est un cuistot de haute mer, il n’a rien d’un Steven Seagal. Alors qu’il compte les jours jusqu’à son retour au pays, pour voir sa femme et sa fille, Mikkel voit son cargo, le Rozen, attaqué par une bande de pirates somaliens, qui pénètrent à bord armés d’AK-47 et enferment illico le chef, son capitaine et son collègue ingénieur dans le mess. Les pirates veulent de l’argent, beaucoup d’argent, pour libérer leurs otages. À des milliers de kilomètres de là, Peter Ludvigsen (Soren Malling), PDG de la compagnie maritime auquel appartient le Rozen, s’engage avec l’aide de ses conseillers et d’un expert dans une longue négociation autour de la libération de son équipage. D’un côté, de froides et vaines conversations monétaires, surveillées de près par un conseil d’administration indifférent ; de l’autre, des hommes apeurés et de plus en plus fragiles, forcés de vivre dans des conditions sanitaires précaires et sous la menace constante d’une arme. Les semaines, et bientôt les mois passent, alourdissant encore plus le poids qui pèsent sur les épaules de chacun des protagonistes de ce drame silencieux…

« Lindholm a tourné ses scènes maritimes au large des côtes kényanes et somaliennes, avec des acteurs amateurs dans les rôles des pirates. » La grande force du film de Lindholm, qui a tourné ses scènes maritimes au large des côtes kényanes et somaliennes avec des acteurs amateurs dans les rôles des pirates, est de déjouer les attentes du spectateur habitué à suivre de ce type de thriller en quasi temps réel. On a bien sûr droit aux tentatives de jouer la carte de la psychologie avec les preneurs d’otages, par téléphone interposé, aux menaces qui vont en se durcissant, au syndrome de Stockholm, encore plus étonnant que d’habitude, qui s’installe lors d’une partie de pêche entre ces marins dévorés par le stress et la fatigue et leurs geôliers impossibles à raisonner. Mais Lindholm ne veut pas s’attarder sur des effets de manche gratuits ou la recherche du rebondissement à tout prix. Le cœur dramatique de Hijacking est à chercher dans cet affichage du nombre de jours depuis le début de la prise d’otages, qui s’allonge jusqu’au vertige, ou dans les échanges entre Ludvigsen, qui s’arroge le droit de négocier la vie de ses employés de la même manière que ses contrats avec des concurrents Japonais, et Omar, le négociateur des pirates. La situation dans laquelle sont plongés Mikkel et les siens est exposée, par bribes seulement (on ne verra jamais la scène d’abordage du bateau, ni les répercussions d’un coup de feu qui se fait entendre à l’autre bout du fil), dans son aspect le plus cru, le plus claustrophobe aussi : juste une poignée de victimes d’un conflit qui les dépasse, où le facteur humain est systématiquement mis de côté au profit du bluff, de la tactique, du marchandage pur et simple. L’opposition entre les bureaux aérés et aseptisés de la compagnie et les couloirs exigus et plein de rouille où s’entassent pirates et otages, se fait à chaque minute plus tranchante, plus révoltante aussi. Le spectateur finit par se poser la même question qu’un Mikkel au bout du rouleau, « pourquoi ne payez-vous pas ? Qu’attendez-vous ? ».

Un dénouement coup de poing

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Le choix de mettre autant en avant Ludvigsen que Mikkel (les deux – excellents – comédiens sont pour l’anecdote des piliers de la série Borgen) s’avère payant lorsque sonne l’heure du dénouement. C’est le moment que choisit le cinéaste pour asséner sans prévenir un violent uppercut à l’estomac, point culminant vers lequel tendent toutes les sous-intrigues, et qui justifie le dispositif scénaristique établi dès les premières minutes.

En reléguant quasiment en hors-champ ses agresseurs (uniquement personnifiés par le très ambigu négociateur Omar) pour en décupler le côté imprévisible, en soulignant la suffisance de grands patrons abordant une prise d’otages comme une OPA boursière, tout en dépeignant par des gestes et des silences évocateurs la situation intenable des marins, psychologiquement détruits, Hijacking s’imprime dans les esprits plus sûrement qu’un reportage au journal de 20h. Le tout sans jamais céder aux sirènes du sensationnalisme qu’un tel sujet pouvait faire craindre. Une chose est sûre : Greengrass a du pain sur la planche pour se montrer à la hauteur d’une telle réussite.


Note Born To Watch

Hijacking (Kapringen)
De Tobias Lindholm

Danemark / 2012 / 103 minutes
Avec Pilou Asbaek, Søren Malling, Dar Salim
Sorti le 10 juillet

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