Imitation Game : la solution de facilité

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale est pleine d’hommes de l’ombre qui ont participé, certains à un niveau plus mémorable que d’autres, à l’effort de guerre. Plus de 70 ans après, les historiens continuent de déblayer les faits, et le plus souvent, des destins qui sortent de l’ordinaire finissent par intéresser le monde du cinéma. Alan Turing (1912-1954) n’a pas attendu l’arrivée du script de Graham Moore et du réalisateur suédois Morten Tyldum (l’excellent Headhunters) pour être immortalisé sur grand écran. Dès que les circonstances entourant la vie et la mort du crypto-analyste britannique furent rendus publiques, Turing devint un héros de fiction, d’abord incarné par Derek Jacobi dans un téléfilm de 1996, Breaking the code, puis présent « en esprit » dans le méconnu (et assez moyen) Enigma de Michael Apted, où il s’appelait Thomas Jericho.

Mais c’est bien entendu avec Imitation Game, biopic taillé au plan près pour les Oscars, que les exploits de Turing sont désormais connus d’un large public, au-delà des frontières anglaises, où il est considéré comme un héros national. Benedict Cumberbatch, fier représentant de l’industrie locale (il n’incarne pas Sherlock pour rien) s’est glissé dans la peau du génie maudit, figure omniprésente d’un film qui, pour coller à l’idée que chacun peut se faire d’une vie exceptionnelle à l’issue tragiquement émouvante, s’emploie également à lisser toute forme d’aspérité, voire à contourner les faits pour mieux soutenir son propos.

Au service (crypté) de sa Majesté

Imitation Game : la solution de facilité

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’histoire, elle peut se résumer ainsi : à l’orée de la guerre, Alan Turing, génie précoce des mathématiques et de la crypto-analyse, un type plutôt solitaire et suffisant, est enrôlé par les services secrets de sa Majesté pour craquer le mystère de la machine nazie Enigma. Avec le groupe d’analystes qu’il va bientôt diriger, Turing s’emploie alors, pendant toutes ces années à Bletchley Park, à construire une machine qui décodera automatiquement les messages cryptés d’Enigma. Et ils y parviendront, interceptant ainsi en secret tous les messages du Reich jusqu’à la fin de la guerre. Un exploit qui restera pendant des années secret, tandis que Turing, lui, devenait la victime d’un pays qu’il avait contribué à sauver, à cause de son homosexualité, alors considérée comme un délit.

« Le scénario de Moore est assez habile pour montrer l’importance des travaux de Turing, non seulement pendant la guerre, mais aussi pour notre société moderne. »

L’une des grandes qualités d’Imitation Game est de mettre en lumière, à travers la personnalité et le champ d’action de Turing et ses collègues, une autre forme d’héroïsme, plus cérébrale, mais pas moins essentielle à la victoire des Alliés. Certes, le film prend soin de ne pas donner des complexes au spectateur moyen, en ne s’attardant pas sur les rouages des techniques de décryptage et de calculs savants qui constituaient l’essentiel du quotidien de ces crypto-analystes. Certaines séquences font, de manière assez maligne, office de cours de rattrapage express (on y parle des « clés » qui permettent de coder puis décoder chaque message, ce qui est la base de la cryptographie), mais dans l’ensemble, le film prend soin de privilégier les relations entre les personnages, plutôt qu’une discipline moyennement sexy sur le papier. Le scénario de Moore est assez habile pour montrer l’importance des travaux de Turing, non seulement pendant la guerre, mais aussi pour notre société moderne : l’homme est crédité comme l’un des précurseurs de l’invention de l’ordinateur, grâce à la construction de son électro-machine baptisée « Christopher », du nom de son amour d’enfance. Seulement, dans la réalité, ce n’est pas le nom que Turing avait donné à sa grande œuvre.

Exagération Game

Imitation Game : la solution de facilité

Et cette liberté prise avec les faits n’est pas la seule que s’autorise le film. Imitation Game a déjà soulevé pas mal de polémiques quant à la légèreté avec laquelle il s’empare d’une page d’Histoire certes méconnue, mais pas moins documentée. Le point le plus important concerne le traitement de la personnalité de Turing, ici montré comme un quasi-autiste atteint du syndrome d’Asperger, comme si le Sheldon de The Big Bang Theory avait vécu en Angleterre dans les années 40 et perdu tout humour au passage. Benedict Cumberbatch n’a aucun mal à bâtir une prestation de premier ordre, une variation de ses anciens personnages, son Turing étant aussi délicieusement arrogant que Holmes, et aussi énigmatique et à fleur de peau que l’espion Peter Guillam dans La Taupe. L’acteur possède un magnétisme indéniable, et un éventail de variations de jeu qui nous permet d’entrer sans mal dans l’esprit de Turing, mais sa partition a un parfum familier, propre aux biopics qui cherchent à émouvoir en exacerbant les tourments de ses héros.

Le film le montre en butte à la méfiance de ses pairs, Hugh Alexander (Matthew Goode) en particulier, à ses supérieurs (dont l’imparable Charles Dance), et comme le seul constructeur de sa fameuse machine. L’antagonisme entre Turing et le monde extérieur fournit un carburant essentiel au script d’Imitation Game, mais contredit dans le même temps les faits dont il dit s’inspirer. Turing n’était selon les témoignages pas vraiment un génie reclus et inapte aux relations sociales, bien au contraire. Des centaines d’analystes travaillaient avec lui et ont construit ces machines, inspirées elles-mêmes de travaux polonais, mentionnés dans les dialogues. Pire, sa relation avec la brillante Joan Clarke (Keira Knightley) est exagérée pour remplir le quota « romance tourmentée » – et hétéro – de toute bonne production de prestige, son homosexualité étant reléguée hors-champ jusqu’à la fin (seuls des flash-backs où brille le jeune Alex Lawther, traitent cette partie avec sensibilité). C’est un peu malhonnête, et surtout en contradiction avec le message qu’entend faire passer le film : celui que la différence est bien souvent ce qui permet de s’élever au-dessus de ses pairs, en faisant fi de l’adversité.

Risques minimum

Imitation Game : la solution de facilité

La vie de Turing contient de puissants éléments romanesques, assez passionnants pour fournir la matière d’un film ambitieux et dense. Imitation Game n’applique que l’un de ces deux critères : esthétiquement, le film est irréprochable, tout en teintes automnales, et composé de mouvements d’appareil élégants. Tyldum aborde certes ici un terrain très différent de son précédent thriller. Il s’adapte avec une certaine aisance au genre de la reconstitution d’époque, sans pour autant verser dans la nostalgie poussiéreuse : outre la qualité d’un casting à l’évidente alchimie, Imitation Game est amplement soutenu par l’excellence de la partition d’Alexandre Desplat, qui se fend notamment d’un thème principal mémorable et mélancolique à mourir.

Mais contrairement au personnage qu’il illustre, le film fait moins preuve de génie que d’une forme de savoir-faire lui permettant de s’en tirer à bon compte. L’importance de Turing dans l’histoire de l’Angleterre et du monde libre méritait d’être soulignée : Imitation Game a rempli ce devoir, mais sans laisser une trace artistique mémorable. Avec sa voix off surexplicative, ses enjeux simplifiés à l’extrême pour contenter le plus large public possible, ses grosses ficelles (le passage obligé et attendu dit du « Eureka ! » est aussi fictif que cliché) et sa licence créative contestable, le film a choisi la voie de la facilité, et disons-le clairement, de l’académisme.


Note Born To Watch

Troissurcinq
The Imitation Game
De Morten Tyldum
2014 / Angleterre – USA / 114 minutes
Avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley
Sortie le 28 janvier 2015

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.