Jackie : au royaume perdu des Kennedy

Quelques semaines seulement après avoir livré sa vision très personnelle et haute en couleurs du poète Pablo Neruda, quelques mois seulement après avoir décortiqué la psyché mortifère de prêtres chiliens dans El Club, Pablo Larrain nous livre, avec sa première incursion en terre nord-américaine, une preuve splendide de son talent protéiforme. Il y a peu d’atomes crochus entre le contestataire et chaleureux No, par exemple, et Jackie, œuvre-sanctuaire hantée par le deuil, sinon l’arrière-plan politique, omniprésent dans la filmographie du cinéaste, et l’emploi de technologies analogiques pour reproduire le style visuel de l’époque abordée. Dans No, c’était les années 80, la dictature de Pinochet. Dans Jackie, nous sommes en 1963, au crépuscule de l’ère Kennedy, alors que la limousine du Président entame un virage fatal dans le centre-ville de Dallas.

Il ne s’agit pas de rejouer l’Histoire, de dérouler les fils du complot, de faire une hagiographie de ce tournant historique dans l’ère moderne des USA. Oliver Stone, et les téléfilms « à la Lifetime » façon Les Kennedy, avec Kathie Holmes ensevelie sous son maquillage, s’en sont chargés avant Larrain. Le metteur en scène chilien a choisi la voie la plus passionnante qui soit : Jackie est une reconstitution millimétrée, resserrée, totalement subjective, de la destruction d’une dynastie, symbolisée par son héritière ensanglantée, Jacqueline Kennedy. Bref, tout ce qu’un biopic ronflant n’est pas, et tout ce qui permet de créer une véritable proposition de cinéma, comme on en croise peu dans ce genre si académique.

La fin d’un règne, le début d’une légende

Jackie : au royaume perdu des Kennedy

Tourné en 23 jours seulement, Jackie relate les événements qui suivent la mort à Dallas de John Fitzgerald Kennedy, qui laisse son épouse « Jackie » (Natalie Portman), la fiancée de l’Amérique comme on la surnomme à l’époque, traumatisée. Les jours qui suivent l’attentat sont marqués par la confusion, le cynisme et la paranoïa. Entourée par son beau-frère Bobby (Peter Sarsgaard, constamment au point de rupture) et sa confidente / assistante Nancy (Greta Gerwig), Jackie tente de rassembler ses forces pour garantir à son mari sacrifié une place dans l’Histoire. Cela passe notamment par des funérailles dignes de son rang, « comme celles de Lincoln ». Dignes de ce qu’elle sait déjà être une époque révolue : bientôt, la guerre du Vietnam et le Watergate, feront passer les années Kennedy pour une parenthèse idéalisée. « Il n’y aura plus jamais d’autre Camelot », affirme-t-elle au journaliste de Life (Billy Crudup) qui vient l’interviewer pour imprimer la légende en marche.

S’il faut rendre justice au script solide et documenté de Noah Oppenheim (Le labyrinthe), la réussite évidente, immaculée, de Jackie tient aussi au flair de Pablo Larrain. Pour son premier tournage en langue anglaise, le réalisateur se montre particulièrement inspiré pour traiter ce morceau d’Americana avec tout le mélange de déférence et de lyrisme désenchanté qui s’impose. S’il permet bien de plonger dans les arcanes d’une Maison Blanche symboliquement dévastée, le film n’est pas à proprement parler politisé. Le sujet qui intéresse Larrain, et Jacqueline Kennedy à travers lui, c’est la notion d’héritage, de la mise en scène d’une fin de règne. C’est ce combat, qu’on pourrait juger dérisoire en période de deuil, qui obsède la First Lady, bientôt amenée à lutter contre les services secrets et l’ancien vice-président Lyndon Johnson pour imposer un cortège funéraire immense en plein Washington. Ce qu’ils voient comme un caprice risqué, elle le conçoit comme un hommage calculé, un dernier coup de force qui permettrait à sa famille de ne pas être effacée de l’Histoire, alors qu’elle doit quitter une Maison Blanche qu’elle avait redécoré à son goût.

Film cerveau et narration fragmentée

Jackie : au royaume perdu des Kennedy

Jackie ne se résume pas à cet aspect féministe, qui montre une Première Dame maîtresse du logis se révolter contre le destin et un establishment sans pitié. Larrain s’emploie également à construire un véritable « film cerveau », accroché dans chaque plan au visage alternativement hébété et souriant jusqu’au malaise de Natalie Portman, littéralement subjuguante. Avec sa diction exagérément châtiée, sa garde-robe aussi avant-gardiste que stricte, sa fidélité absolue à un mari qu’elle idolâtrait même en connaissant ses frasques, Jackie Kennedy était devenue l’icône d’une époque encore insouciante. Le film cristallise cette image au moment où elle se retrouve couverte de sang : on ne compte ainsi plus les scènes où l’actrice déambule dans les couloirs vides, à la symétrie angoissante, de la Maison Blanche, où elle fait face à la caméra, désemparée et incrédule, avec son célèbre tailleur rose constellé de tâches rougeâtres. Le symbole, là aussi, est entré dans la légende, comme s’il permettait de résumer en un visage et un costume le traumatisme d’une nation. La puissance hypnotique du jeu de Portman permet d’apporter de multiples nuances à ce personnage, que l’on dévisage en permanence en tentant de comprendre les émotions contraires qui l’agitent.

« Une véritable mosaïque de moments clés portés par une mélancolie persistante, douloureuse. »Pour accentuer ce vertige, Larrain adopte une narration fracassée, férocement elliptique, centrée autour du moment où Jackie reçoit le journaliste pour lui faire son récit, selon des termes méticuleusement choisis – voire dictés. Au séquençage en flash-backs successifs, Jackie préfère les allers-retours aléatoires, assujettis aux émotions de son héroïne. Comme une agression mentale, la séquence de l’assassinat revient à plusieurs reprises, de plus en plus frontale, de plus en plus choquante. À une scène renversante de passage de flambeau présidentiel en avion, succède le souvenir d’un bal « royal » à bien des égards, les coulisses du tournage de la célèbre émission TV où Madame Kennedy invitait les Américains « dans sa maison », ou encore des moments de confession avec le prêtre officiel (le regretté John Hurt) dans un parc figé dans sa perfection… Une véritable mosaïque de moments clés portés par une mélancolie persistante, douloureuse. La cinématographie de Stéphane Fontaine, ancien chef op’ de Jacques Audiard, fait exploser en 16 mm des couleurs hivernales captées avec un hyperréalisme impressionnant. La musique, splendidement angoissante et aux frontières de l’expérimental, de Mica Levi (Under the Skin), devient aussi, dès ses premières notes, un compagnon de route à part entière, qui ajoute au mystère et à la fascination durable que provoque le film.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Jackie
De Pablo Larrain
2016 / USA – Chili – France / 100 minutes
Avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Billy Crudup
Sortie le 1er février 2017

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