Si vous vous en souvenez bien, la trilogie Jason Bourne s’ouvrait et se fermait avec l’image d’un homme dans l’eau, silhouette anonyme, sous-marine, celle de Matt Damon. L’acteur et le personnage n’ont fait qu’un le temps de trois films constituant un tout, de la quête de mémoire du premier opus jusqu’à la révélation du complot, et la confrontation avec les « géniteurs » de Bourne dans le troisième. Vraiment, il n’y avait rien d’autre à ajouter. Mais les producteurs d’Universal n’allaient évidemment laisser une franchise quasiment aussi populaire que Bond trouver le sommeil du juste, et devaient, pour la réactiver, trouver un nouveau personnage. Un autre espion, qui serait lui aussi l’élément surdoué d’un projet-parallèle-top-secret. C’est le postulat, vaguement excitant, vraiment opportuniste, de Jason Bourne : l’héritage. Un film qui vit dans l’ombre de ses prédécesseurs jusqu’à s’ouvrir sur un plan sous-marin identique, qui duplique en l’inversant celui de La mémoire dans la peau.

Jamais sans mes pilules

Aaron Cross (Renner) en plein interrogatoire : « Où sont les PILULES ?! »

Cet Héritage assume dans son intrigue, c’est l’une de ses qualités, cette parenté directe avec les trois premiers opus imaginés par Robert Ludlum. Tony Gilroy, scénariste adaptateur en chef, a été propulsé réalisateur sur ce coup, et avec l’aide de son frère Dan, ils ont créé un tout nouvel agent trouble, Aaron Cross (Jeremy Renner), élément du projet Outcome visant à modifier génétiquement des soldats pour en faire des super-espions. Problème : avec le grand déballage orchestré par Jason Bourne, les puissances de l’ombre (incarnées par Stacy « Mike Hammer » Keach et Edward Norton) prennent peur et décident de liquider tous les agents du programme, devenus des preuves compromettantes sur pattes. Cross étant loin d’être manchot, il parvient à se faire passer pour mort, comme Bourne avant lui. Seulement, Cross a besoin de petites pilules pour garder ses, hum, pouvoirs. S’ensuit donc une longue traque internationale, pendant laquelle Cross fait équipe avec la biochimiste Marta Shearing (Rachel Weisz), qui a failli devenir elle aussi un dommage collatéral…

Du Bourne sans Bourne (ou presque), c’est ce que propose cet épisode qui peine à justifier son utilité. D’un scénario complexe (moins par la finalité et la pertinence de son intrigue que par l’incapacité des deux frères à donner une vraie logique à leur histoire de complot), Tony Gilroy tire un film gonflé de sa propre importance, au point qu’il oublie que tout ce qui s’y déroule, a déjà eu lieu avec un autre personnage, qui s’avérait plus attachant, car doté de motivations non pas matérielles, mais affectives. Aaron Cross n’a pas d’états d’âme particuliers (en tout cas jusqu’à ce que ses patrons le trahissent) ou de perte de mémoire : c’est un drogué. Il veut rester en forme, physique et intellectuelle, et il lui faut pour ça les pilules données par ses patrons. Et Cross récite pour en retrouver son petit manuel bournien : il sauve une civile (Rachel Weisz, somnambulique), élimine un escadron d’élite et de pauvres policiers dans des pays étrangers, se fabrique de faux passeports, échappe à des tueurs lors d’une course-poursuite destructrice, se retrouve confronté à autre super-agent…

Le territoire des espions

Edward Norton et Stacy Keach, de méchants manipulateurs qui… regardent une télé pendant deux heures.

Sorti d’un prologue à rallonge en Alaska où Cross nous est présenté, sans dialogues, à travers une série d’exploits physiques, et où il se retrouve pourchassé par un drone, Jason Bourne : l’héritage ne fait que dans la redite, y compris dans le personnage de Marta, pauvre femme sans défense réduite à suivre Aaron comme un chiot et à en tomber amoureuse. Et la redite est à rallonge, le film explosant la barrière des deux heures de métrage à cause d’une multitude de scènes explicatives redondantes et atrocement sentencieuses, servant à donner de l’ampleur aux manigances d’Edward Norton et ses sbires. Pourquoi faire ? Comme leurs prédécesseurs, les analystes de l’Héritage passent leur temps derrière des écrans ou au téléphone, à commenter ce qui vient de se passer ou à faire des zooms sur leurs images satellites. Au compositeur de nous faire croire, les potards à 11, qu’il se passe quelque chose dans ces scènes filmées de traviole qui feraient moins tache dans un épisode de 24 que dans une superproduction à 125 millions de dollars. Gilroy n’est pourtant pas un débutant derrière la caméra : mais ce scénariste d’expérience a déjà prouvé, avec ses deux précédentes réalisations, Michael Clayton et Duplicity, qu’il était avant tout un cinéaste verbeux et ampoulé.

C’est ce qui explique, sans doute, le côté mal fini et chaotique de ses scènes d’action, qui tentent de copier-coller sans parvenir à le rendre lisible le style ultra-cut de Paul Greengrass. On ne compte plus aujourd’hui le nombre de films d’action totalement illisibles pour le commun des mortels, parce qu’ils oublient dans leur besoin maladif de transmettre des sensations, tout règle élémentaire de grammaire cinématographique. Qu’il s’agisse d’orchestrer des combats en corps à corps avec des loups et des barbouzes, ou d’offrir à la saga un nouveau « morceau de bravoure » sous la forme d’une course-poursuite à pied puis à moto (comme dans La vengeance dans la peau, donc), le spectateur devra se reposer sur le montage sonore – assourdissant, au passage – pour recoller les morceaux des coups et cascades. L’usage de courtes focales et de recadrages artificiels dans ces moments n’aide pas non plus, tout comme le fait de filmer plein cadre les doublures des acteurs, ce qui oblige à « camoufler » les plans en réduisant leur durée.

Si cette frénésie apporte un semblant d’adrénaline au film, elle n’empêche pas pour autant celui-ci d’échapper à une lénifiante routine, ce qu’un Mission impossible : Protocole fantôme parvenait à faire encore récemment. Tout dans l’Héritage respire le calcul et la formule éculée, même les tentatives de faire de Cross un héros badass (le gars est plutôt adroit avec un fusil de précision) avec force plans iconiques sur la bouille carrée et motivée de Jeremy Renner. L’acteur a beau faire usage de tout son charisme ambivalent, il peine à rendre mémorable un personnage fonctionnel et peu engageant, dont les problèmes sont si simples qu’il suffit d’un seul (long) film pour les résoudre. La seule question qui nous reste en entendant – encore – résonner le « Extreme Ways » de Moby dans le générique de fin est donc malheureusement la même qu’à l’annonce du projet : quel était l’intérêt de faire du Bourne sans Bourne ?


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Troisurcinq
Jason Bourne : l’héritage (The Bourne Legacy)
De Tony Gilroy
2012 / USA / 136 minutes
Avec Jeremy Renner, Rachel Weisz, Edward Norton
Sortie le 12 octobre 2012
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