Julieta : labyrinthe des douleurs

Le retour d’Almodóvar à la comédie fantasque et débridée, le temps d’un Les Amants Passagers étrillé par la critique, n’aura finalement été qu’une passade. Pour son 21e film, le réalisateur espagnol est revenu fissa, et en apparence, au mélodrame, à sa période Tout sur ma mère / Parle avec elle. Deux titres qui pourraient d’ailleurs résumer la vie de Julieta. Avec ce personnage de femme sublime au centre d’une intrigue à tiroirs révélant au fur et à mesure ses tragiques secrets – que les critiques cannois indélicats se sont empressés de révéler -, Almodóvar ne peut que combler d’aise ses ardents défenseurs, et susciter quelques soupirs chez ceux qui se sont lassés de son cinéma, qui a ce défaut paradoxal d’être immédiatement reconnaissable.

Et pourtant. Julieta a beau correspondre à l’idée tant vendue que l’on se fait d’un portrait de femmes « à la Pedro », il possède une retenue, une gravité, une forme de noble désespoir que l’on a pas l’habitude d’observer chez lui. Même les chansons sont pratiquement absentes ! De son propre aveu, le réalisateur a tenté ici de réfréner ses pulsions les plus mélo, de coller au versant dramatique, des histoires de l’auteure Alice Munro qu’il a adapté à sa ville de Madrid. En résulte un film passionnant, poignant et amer, où se promènent les fantômes de la Movida, de Hitchcock, des tragédies grecques et, surtout, des erreurs du passé, que le temps ne guérit jamais.

Deux actrices, un seul passé

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Julieta s’ouvre sur le premier d’une longue série de départs. Madrilène au regard mélancolique, Julieta (version Emma Suarez, actrice que l’on connaît surtout pour ses collaborations avec Julio Medem), s’apprête à quitter sa ville d’adoption avec son compagnon Lorenzo (Dario Grandinetti) pour le Portugal. Mais une rencontre fortuite avec Béa (Michelle Jenner), amie d’enfance de sa fille Antia, bouleverse ces projets. Le départ est avorté. Julieta replonge dans son « addiction » : le souvenir de sa fille, ses années en Galicie, son amant… Ce passé enfoui vient remuer son esprit à la façon d’un film noir – musique jazzy à l’appui – et libérer des sentiments contraires qu’elle pensait avoir surmontés.

« Moins austère que La piel que habito, plus solaire que Volver, Julieta conserve intact l’amour qu’Almodovar porte aux figures féminines, embrassées dans la pluralité de leurs incarnations. » S’il n’est pas dénué d’artifices (en particulier un dédoublement d’actrices pour incarner un même personnage, et ainsi souligner la transformation radicale de personnalité), Julieta avance donc à cheval sur deux époques de manière on ne peut plus littéraire. Il suffit qu’Emma Suarez s’installe derrière son bureau et commence à écrire le journal intime de sa vie, comme une hypothétique confession à sa fille, pour que le récit nous ramène dans les années 80. Pas de chichis, juste ce changement de comédienne, les traits durcis de l’actrice laissant la place au visage anguleux et magnétique de la jeune Adriana Ugarte (The Chase, Palmeras en la nieve), coiffée comme une héroïne de l’Almodovar provocateur des débuts. Même dans ces flash-backs, la légèreté est absente : Julieta enseigne la tragédie grecque à ses élèves, et mène une existence solitaire qui change du tout au tout lors d’une nuit en train. Onirique au possible (nombre de scènes s’y déroulent au ralenti, dans un décor qui mélange l’authentique et le factice), cet acte fondateur et ferroviaire fait se côtoyer dans la vie de Julieta la mort et l’amour. Et déjà, en sourdine, le doute coupable, qui va définir sa vie. Charnel, poétique et enivrant, ce passage qui rend incidemment hommage à Hitchcock (grand fan de train devant l’éternel) est l’un des meilleurs du film, à dessein : son souvenir va nous poursuivre, comme l’héroïne, pendant des années.

Le cycle des regrets

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Les rebondissements qui parsèment par la suite la vie de Julieta, de son arrivée en Galicie dans une maison de bord de mer tenue par une acariâtre gouvernante (Rossy de Palma !) à la naissance de sa fille Antia, en passant par la maladie de sa mère, oscillent entre bonheur éphémère et tragédies insurmontables. Le mélo n’est jamais loin : quand le malheur s’annonce, c’est par le moyen de nuages noirs et d’une mer déchaînée. Quand la mort rôde, elle prend la forme d’un homme en sursis au regard accusateur. Quand les regrets refont surface, c’est sous la forme d’une maladie handicapante. Et quand Julieta donne des cours, c’est pour raconter de manière prophétique le périple d’Ulysse ! Almodovar prend soin d’amplifier chaque étape du récit sans toutefois déborder d’un cadre réaliste : les peines et les doutes qu’il décrit n’en sont que plus universels. Julieta est assurément une œuvre hantée par le thème de la perte, des « adieux que l’on déteste faire », par cette idée, folle et terrible, que les nouvelles générations ne font que reproduire les erreurs de leurs aînés, comme un cycle impitoyable manigancé par le Destin. Si à mi-parcours, à la faveur d’un raccord de montage bouleversant de simplicité, Julieta change d’apparence, elle ne peut pas tirer un trait sur ce qui la constitue, ce qui l’a défini : les liens du sang, l’amour filial inconditionnel, sa seule bouée de sauvetage.

Moins austère que La piel que habito, plus solaire encore que Volver (chaque décor impose le respect par la maîtrise des choix chromatiques du réalisateur), Julieta conserve pourtant intact l’amour qu’Almodovar porte aux figures féminines, embrassées dans toute la pluralité de leurs incarnations : l’héroïne est tantôt épouse amoureuse, mère éplorée, fille aimante, amie bienveillante, amante pleine de secrets… Les hommes eux sont des objets curieux et dénués de mystères, comme ces statues que sculpte l’amie / rivale de Julieta, Ava. Les femmes, plus que jamais, constituent le cœur rouge et palpitant de Julieta : on s’accroche à leurs turpitudes tout comme la caméra s’agrippe à leurs regards indéchiffrables. À la fin, l’énigme demeure, le futur hésite encore à s’écrire. Une seule chose est sûre : il sera bâti sur des douleurs et des regrets. C’est rude, Pedro !


Note Born To Watch
Quatresurcinq

Julieta
De Pedro Almodóvar
2016 / Espagne / 99 minutes
Avec Emma Suarez, Adriana Ugarte, Rossy de Palma
Sortie le 18 mai 2016

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