L’escapade américaine n’aura duré qu’un temps pour Greg McLean. Le réalisateur australien, qu’on avait découvert au milieu des années 2000 avec l’éprouvant Wolf Creek, s’est fait longuement désirer avant de céder aux sirènes de Hollywood. Mais il y est rentré et sorti par la petite porte : une série B d’épouvante anonyme chez Blumhouse (The Darkness), un jeu de massacre en cols blancs passé inaperçu malgré la mention « scénarisé par James Gunn » (The Belko Experiment)… Et le voilà revenu sur ses terres, ou presque, pour une coproduction à cheval sur plusieurs continents, tirée d’une histoire vraie. Avec Jungle, McLean quitte pour la première fois les rivages du genre horrifique, pour expérimenter celui de l’aventure pure et dure. Avec une pointe de débordements sanglants quand même. On ne se refait pas.

Dan vs Wild

Jungle relate le périple de Yossi Ghinsberg (Daniel Radcliffe, qui gère plus ou moins bien son accent), qui décide au début des années 80 de quitter l’Israël pour l’Amérique du Sud. Yossi a terminé son service militaire et a besoin de s’éloigner des traditions familiales, de voir du pays et d’en goûter si possible les charmes. Il atterrit bientôt en Bolivie, où il fait connaissance de Marcus (Joel Jackson), un Suisse plutôt affable, puis d’une de ses connaissances, Kevin (Alex Russell, Chronicle), un photographe américain. Mais c’est en croisant Karl (Thomas Kretschmann), un aventurier buriné qui semble tout connaître de ce continent, que leur destin bascule. Karl les fait rêver en évoquant une tribu reculée vivant dans un coin de l’Amazone rempli d’or. Le trio décide de le suivre dans un voyage au cœur de la jungle, qui débute de manière paradisiaque avant que les dissensions et les pépins physiques affectent le groupe. Yossi ne le sait pas, mais il n’est pas au bout de ses peines…

 [quote_center] »Radcliffe, amaigri, se donne à fond dans le rôle, et passe pendant une heure d’une scène d’anthologie à une autre. »[/quote_center]

D’Aguirre à La forêt d’Émeraude, on ne compte plus les films qui se sont inspirés des paysages intimidants, paradisiaques et fascinants de l’Amérique du Sud pour raconter l’impuissance de l’Homme face à la Nature. L’Amazonie en particulier charrie une puissance symbolique qui imprègne notre conscience dès que notre regard s’y pose. C’est un décor de rêve, inépuisable et évocateur, dans lequel McLean semble, dès le départ, avoir hâte de plonger. Comme s’il mimait l’impatience et la soif d’aventure de son héros, le réalisateur de Solitaire (alias « le meilleur film de croco de l’univers ») bâcle à cause d’un montage elliptique la première demi-heure de Jungle. Enchaînant sans respiration les scènes de dialogue et d’apprentissage de Yossi, il omet même de détailler la rencontre-clé entre celui-ci et Karl. Il faut donc se reposer sur la compétence du casting, en particulier Thomas Krestschmann, qui trouve ici un rôle de guide inquiet et indéchiffrable bien éloigné du récent A Taxi Driver, pour s’accrocher à cette histoire de rando de l’extrême en pleine Bolivie. « Votre vie était inintéressante jusqu’à présent », semble nous dire McLean, « mais maintenant, votre vraie nature va se révéler ! » Et effectivement, même s’ils semblent du coup arbitrairement dessinés, les caractères de chacun vont être exacerbés au fil des jours passés dans une Nature inhospitalière et recelant mille dangers invisibles. Quand ce n’est pas le corps lui-même qui lâche (âmes sensibles du pied, s’abstenir)…

La forêt des songes

La force d’évocation de son décor naturel (le film a pour l’anecdote été tourné en partie dans le nord-est de l’Australie, et on y voit que du feu) et le fait qu’il soit la version romancée – et apparemment moins brutale ! – d’une histoire vraie, permettent à Jungle de rapidement transcender son carcan scénaristique. À mi-parcours, par la force des choses (enfin, du courant, surtout), Daniel Radcliffe devient le seul protagoniste à l’écran. On pense alors à des survivals tout aussi solitaires comme Into the Wild ou The Revenant. Comme dans les films de Sean Penn et Alejandro Inarritu, le combat pour la survie dérive d’un simple instinct de conservation, et se manifeste par un retour progressif à l’état sauvage, un état hallucinatoire constant provoqué par la faim, une confrontation avec ses prédateurs naturels, et des TONNES de blessures intolérables à surmonter.

Radcliffe, amaigri, se donne à fond dans le rôle, et passe pendant une heure d’une scène d’anthologie à une autre : excision frontale écœurante, rencontre nocturne avec un jaguar, sables mouvants… Un inventaire qui ferait s’évanouir n’importe quel candidat à Koh Lanta, et que McLean met en scène comme l’artisan spécialisé en sensation fortes qu’il est. De ce point de vue, et dans cette deuxième partie, Jungle est une véritable réussite, aussi viscérale que captivante. Quel dommage, alors, de voir cette immersion dans le calvaire d’un homme combattant à la fois les éléments et la certitude statistique qu’il ne pourra survivre dans cet environnement qu’il pensait un temps dominer, coupée constamment dans son élan par une narration scolaire. Les secours qui s’organisent, les flash-backs sur la famille de Yossi (qui devait logiquement relater en détails sa vie de famille dans le livre dont Jungle est tiré), sont autant d’intermèdes qui atténuent violemment cette ambiance quasi angoissante de chemin de croix sans retour possible à la civilisation. Un point noir, contrebalancé in extremis par une conclusion qui nous en apprend plus sur les protagonistes de cette étrange histoire… et sur les zones d’ombre qu’elle a laissée derrière elle. Un mystère de plus, gardé jalousement sous la canopée impénétrable de la forêt amazonienne…