Kenshin le Vagabond 2 et 3 : la trilogie du sabre (BIFFF 2015)

Deux ans après avoir découvert le premier épisode de l’adaptation du manga Rurouni Kenshin, alias Kenshin le vagabond, le film de Keishi Ohtomo s’est transformé en trilogie, exploitée sous la bannière asiatique de Warner Bros. Cette saga surpasse de loin les tentatives similaires de transposer des BD populaires au Japon en films live. Kenshin, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, est un ancien samouraï/assassin qui a fait le serment, dans un Japon à l’aube d’une nouvelle ère, de ne plus tuer et porte dès lors depuis à sa ceinture un sabre à lame inversée. Précédé partout par sa réputation de sabreur invincible, le « Battosai », devenu une légende urbaine semblable à celle d’un Clint Eastwood oriental, s’est construit une famille d’adoption avec la belle Kaoru, le jeune garnement Myojin, le bagarreur Sanosuke et la femme médecin Megumi. Ensemble, ils cherchent à vivre en paix, sans succès, évidemment.

Après la sortie du premier opus, plus gros succès nippon de 2012, l’équipe de Kenshin s’est reformée pour adapter l’un des arcs les plus réputés et adorés du manga d’origine, « Samurai X », une histoire épique et complexe où le sabreur est confronté à sa némésis absolue, le dément Shishio. Pour retracer au mieux cette lutte à grande échelle, le réalisateur Keishi Ohtomo l’a scindé en deux épisodes, Kyoto Inferno et The legend ends, qui sont sortis durant l’été 2014 à un mois d’intervalle. Une tactique payante au vu du résultat, d’une ampleur largement supérieure à un premier film ressemblant en comparaison à un drame intimiste.

À feu et à sang

Rurouni Kenshin 2 et 3 : la trilogie du sabre (BIFFF 2015)

Pour ceux qui auront potassé leur manga (ou la série animée), la trame générale de Kyoto Inferno et sa suite seront familières : Shishio (le méconnaissable Tatsuya Fuijiwara, de Battle Royale) est un renégat laissé pour mort à la fin de la guerre contre l’Empereur. Un assassin de la même trempe de Kenshin, dont le corps brûlé est recouvert de bandages et qui s’est juré de renverser le nouveau gouvernement, pour imposer sa version de « la loi du plus fort ». Alors que le capitaine de police Saito (un ami de Kenshin accro à la cigarette) découvre l’ampleur de cette menace lors d’un prologue infernal et dantesque, « Battosai » est appelé à la rescousse par le président lui-même : il doit quitter sa retraite et rejoindre Kyoto, que Shishio et son armée, dirigée par le gang des « Dix épées », menacent de réduire en cendres. Sur la route, il croisera notamment une fille de ninja, plusieurs sabreurs hauts en couleurs et redoutables, un orphelin réchappé d’un massacre, ainsi que son ancien maître, qui a encore une leçon ou deux à lui apprendre…

« Les deux films nous plongent, avec des moyens adéquats, en pleine ère Meiji, avec un sacré luxe de détails. »

Même s’il prend quelques libertés avec le scénario d’origine, Kyoto Inferno, tout comme The legend ends, reprend fidèlement les rebondissements des dizaines de chapitres compilés ici en quelques heures de métrage. Le deuxième opus, construit à la façon d’un Empire contre-attaque, c’est-à-dire comme un épisode plus sombre et sérieux se terminant sur une situation en suspens, est paradoxalement moins enclin à présenter en détails le passé de tous les personnages que l’ultime chapitre. Pour filer la métaphore avec Star Wars, c’est la première partie de The legend ends, rebondissant sur le cliffhanger du film précédent, qui fait par exemple office d’« étape Dagobah ». Il faudra aussi attendre cet opus pour comprendre les motivations des nouveaux ennemis (et amis. Et parfois les deux !) de Kenshin, qui n’ont dans Kyoto Inferno que leur sabre pour s’exprimer. Il est donc impératif d’envisager la vision des deux films comme un tout, un seul et même projet dont les alternances de rythme s’apprécient sur la longueur, et non prises individuellement (ce qui explique par exemple la lenteur avec laquelle The legend ends débute : il succède à une frénétique dernière demi-heure dans Kyoto Inferno).

L’assassin aux deux visages

Rurouni Kenshin 2 et 3 : la trilogie du sabre (BIFFF 2015)

Ce qui caractérise au premier coup d’œil ces chambara (film de sabre), c’est le soin apporté à ses décors et plus généralement à la qualité de la reconstitution historique. Bien que très (voire trop) colorés et par endroits très fantaisistes – mais cela va de pair avec le côté « BD live » recherché par les producteurs -, les deux films nous plongent, avec des moyens adéquats, en pleine ère Meiji, avec un sacré luxe de détails (les décors sont très nombreux, variés et exploités pleinement). L’époque dans laquelle Kenshin évolue, qui marque un tournant dans l’Histoire du Japon, est à la fois tumultueuse et pleine d’espoirs, symbolisés par ce héros ambivalent : sur le gracile visage de l’acteur Takeru Sato se lisent tantôt l’innocence lunaire d’un homme ayant trouvé une certaine paix intérieure, et la souffrance d’un assassin à l’agilité surhumaine, qui doit se résoudre à agir, et peut-être à tuer, pour maintenir intacte cette même paix. L’acteur, qui prenait encore ses marques dans le premier film, parvient ici à saisir pleinement les contradictions et les paradoxes de ce personnage fascinant. Il est d’autant plus facile de s’identifier à lui que, tout comme ses camarades, le comédien exécute lui-même ses combats.

Comme Rurouni Kenshin, Kyoto Inferno et The legend ends fourmillent d’affrontements fantasmatiques, qu’il s’agisse de face-à-face à « combustion lente » ou de mêlées générales où les coups de sabres pleuvent à la vitesse de l’éclair. Réalisées sans CGI et pourtant pleines d’impacts (merci au montage impeccable et aux câbles invisibles), ces joutes rappelant toujours autant le style de Tsui Hark sont moins des morceaux de bravoure à rallonge que des récompenses attendues après de longues mises en place. Car avec cette forme affirmée de « double épisode », l’affrontement entre Kenshin et Shishio devient un film de 5 heures, qui prend donc son temps pour développer et exploiter beaucoup d’intrigues parallèles intervenant comme autant de mini-récits épisodiques. Parvenu au troisième film, le scénario en délaie certaines au-delà du raisonnable, en attendant que d’autres atteignent leur résolution. Comme une série télé, en quelque sorte !

Un ennemi d’anthologie

Rurouni Kenshin 2 et 3 : la trilogie du sabre (BIFFF 2015)

Sans rentrer dans les détails, histoire de ne pas gâcher le plaisir, le plan fomenté par Shishio et ses acolytes, d’abord tiré par les cheveux, devient vite décevant et incohérent. Le grand méchant à bandelettes passe plus de temps à ricaner de ses propres menaces qu’à les mettre à exécution, son obsession pour Kenshin étant ce qui le motive en priorité. Cela n’empêche pas Shishio d’être un vilain d’anthologie, le genre de psychopathe assez enragé pour fulminer littéralement lors de ses combats. On ne peut pas en dire autant de ses « Dix épées », qui se résument pour l’essentiel à un défilé de cosplay (écueil visuel dans lequel les films menacent toujours de tomber), et desquels surnage le jeune mais dangereux Sojiro, graine de cinglé lui aussi, sourire constamment aux lèvres et pas de danse à la Bruce Lee. Les films, malgré leur durée épique, ne rendent pas toujours justice à chacun des protagonistes (la « famille » de Kenshin est par exemple réduite à l’état de victimes en détresse, de soutien inutile ou d’élément comique tirant sur la bouffonnerie pour Sanosuke), mais parviennent efficacement à créer, surtout dans Kyoto Inferno, une atmosphère apocalyptique inquiétante qui vient élever l’ambition d’un divertissement certes pas exempt de défauts, mais bien plus soigné que la moyenne.

C’est apparent d’une part en terme d’opulence visuelle, et également lors des scènes de combat, la plus invraisemblable et furieuse d’entre elles étant bien entendu réservée pour la fin. Enfin en terme de trame sonore, Kenshin est une véritable merveille : la luxuriante musique de Naoki Satou, teintée de consonances arabisantes, de chœurs angoissants, et encline aux envolées tragiques, n’est pas pour rien dans la réussite que constitue cette saga à découvrir d’urgence.


Note Born To Watch

Quatresurcinq
Kenshin le vagabond : Kyoto Inferno / La fin de la légende

De Keishi Ohtomo
2014 / Japon / 140 & 134 minutes
Avec Takeru Sato, Tatsuya Fujiwara, Emi Takei
Sortie le 20 juillet et le 12 octobre 2016 (HK Vidéo)

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