Kon-Tiki : l’aventure, c’est l’aventure !

C’est une histoire qui fait partie du patrimoine norvégien, de la même façon que les exploits de Florence Arthaud ont captivé l’imagination des Français. L’histoire d’un explorateur opiniâtre et obsessif, nommé Thor Heyerdahl, qui s’est lancé corps et âme dans les années 30 et 40 dans l’exploration des civilisations du sud-est asiatique, et en particulier de la Polynésie. Anthropologue ambitieux, dédié corps et âme à son travail au point de mettre en péril sa vie de famille, Heyerdahl entreprit en 1947 son plus grand projet, un projet fou, que personne y compris en Amérique ne voulait financer : persuadé que les peuples sud-américains de l’ancien Pérou avaient traversé l’Océan Pacifique pour s’installer en Polynésie dans l’ère pré-Colombienne, il se mit en tête de reproduire lui aussi cette traversée de 5 000 kilomètres. C’est-à-dire dans les mêmes conditions d’époque : sur un radeau en bois, sans aide extérieure, à la merci des courants de l’hémisphère sud. Il baptisa l’embarcation Kon-Tiki, du nom du dieu du soleil vénéré par les Incas.

Ce défi invraisemblable (il s’agissait après tout juste de prouver la « possible véracité » d’une théorie, pas d’y apporter une preuve scientifique) est une histoire vraie, dûment relatée dans un documentaire en noir et blanc filmé à l’époque par Heyerdahl et ses compagnons de voyage, L’expédition du Kon-Tiki, couronné en 1951 par un Oscar. La réplique de l’embarcation est visible dans le musée du même nom à Oslo depuis 1957. Bref, il ne manquait pour célébrer la mémoire de cet exploit qu’un film de fiction : une idée portée par le producteur Jeremy Thomas (A dangerous method et bientôt High Rise) pendant des années, et concrétisée avec classe par un duo de réalisateurs norvégiens dont on a pas fini d’entendre parler : Joachim Ronning et Espen Sandberg.

L’odyssée de Thor

Kon-Tiki : l’aventure, c’est l’aventure !

Les cinéphages les plus tatillons pourraient avoir un mauvais souvenir de l’association des noms Ronning et Sandberg. Ce sont après tout à eux qu’on doit la réalisation de Bandidas, pochade western estampillée Europa Corp, qui gaspillait le talent de Salma Hayek et Penelope Cruz. Heureusement pour eux, les deux cinéastes se sont montrés plus inspirés en retournant à domicile, pour livrer en 2008 Max Manus, alias Opération Sabotage en France, déjà un film d’époque inspiré d’une histoire vraie, celle d’un illustre Résistant norvégien. Kon-Tiki est pour l’instant leur meilleure réalisation : couronnée pendant un temps film le plus cher de l’histoire du cinéma local, cette coproduction installe dès son prologue un souffle épique et une ambiance grisante d’aventure dépaysante, en prenant pour ancrage la personnalité charismatique de son héros.

Kon-Tiki s’ouvre sur un long plan-séquence dans les paysages enneigés de la Norvège natale de Thor : alors enfant, on le voit s’approcher, à la manière du fabuleux plan d’entrée d’Omar Sharif dans Lawrence d’Arabie, depuis le fin fond de l’arrière-plan, jusqu’à ce que son regard emplisse tout l’écran. Cette ouverture marquante, déjà une note d’intention en soi (Heyerdahl est montré comme un esprit libre, que son instinct ne pousse à aller que dans une seule direction : en avant, vers l’inconnu), trouvera un écho émouvant bien plus tard, une fois le personnage arrivé à l’âge adulte. Là, à la façon d’un Phileas Fogg embarquant pour un tour du monde à grande vitesse, l’aventurier tente de persuader le tout New-York (reconstitué avec une surprenante opulence) de financer son voyage à bord du Kon-Tiki. C’est finalement un entrepreneur en frigos, son compatriote Herman Watzinger, qui accepte de lui apporter son aide et de devenir son second. Le Kon Tiki est construit, sans matériaux modernes, et un équipage de Scandinaves imposants est recruté : Erik, un marin, Knut et Torstein, deux anciens soldats spécialisés dans les communications radio, et l’ethnographe suédois Bengt. De là, le voyage commence, avec cette note d’angoisse qui étreint déjà notre héros persuadé d’être béni des dieux anciens : il ne sait pas nager !

Le radeau de la gloire

Kon-Tiki : l’aventure, c’est l’aventure !

La suite, bien que prenant des libertés avec le véritable récit (le personnage de Watzinger est dépeint comme un homme bon, mais peureux et parfois lâche, ce qui a fâché ses descendants, et obligé le scénariste Petter Skavlan à justifier ses choix narratifs), en y ajoutant des péripéties parfois imaginaires – quitte à connaître l’issue du voyage, autant le rendre surprenant avant -, parvient à être à la hauteur des attentes habilement générées par cette première partie explicative. Tout comme James Cameron, Ronning et Sandberg ont mélangé scènes en bassin fermé, tournage en pleine mer, en Thaïlande, aux Maldives et à Malte, pour conférer le maximum de crédibilité et d’images spectaculaires à cette traversée au milieu de nulle part. Il n’est pas rare de penser à L’odyssée de Pi, sorti la même année, lors des rencontres entre l’équipage et la faune sous-marine qui peuple l’océan : ces parenthèses, tantôt paisibles, tantôt chargées de sensations fortes (Thor et ses hommes ne tombent pas sur un, mais des dizaines de requins !), rythment un récit à la base si positif et optimiste que l’exploit de Heyerdahl en paraîtrait presque trop facile.

« Un souffle épique et une ambiance grisante règnent sur cette aventure dépaysante. »

Il est d’autant plus malin de la part des réalisateurs d’avoir su faire de Heyerdahl (Pal Sverre Hagen, vu dans Le secret de Ragnarok) un héros ambivalent, dont l’obsession pour sa théorie dérive au bout d’un moment vers le fanatisme inconscient. L’homme est persuadé de pouvoir plier les courants tropicaux ou la résistance de son radeau à sa volonté, et Kon-Tiki n’hésite pas à faire douter plus d’une fois du bien-fondé de son entreprise. Le scénario accorde de fait une place substantielle à son épouse, Liv, restée au pays avec ses enfants alors que son mari partait vers l’inconnu sur la foi d’une simple idée. Leur éloignement, ainsi que l’isolement permanent dans lequel sont plongés les marins du Kon-Tiki, amène le film vers des rivages plus éthérés, presque cosmogoniques : cela peut paraître pompeux, mais Ronning et Sandberg se chargent de rendre cette impression palpable lors d’un autre plan-séquence encore plus marquant et envoûtant, passant de l’infiniment intime à l’infiniment planétaire. Le genre de morceau de bravoure qui ne pourrait laisser insensible un Alfonso Cuaron.

L’arrivée tardive

Kon-Tiki : l’aventure, c’est l’aventure !

Avec ses effets spéciaux numériques dernier cri (une featurette sur les SFX disponible sur YouTube montre à quel point ceux-ci sont omniprésents et parfaitement intégrés à l’image), sa musique hypnotisante, ses performances d’acteurs et sa spectaculaire réalisation, Kon Tiki paraissait être une œuvre toute indiquée pour aborder nos rivages via le grand écran. Nommé à l’Oscar et au Golden Globe du film étranger en 2012, le film fut battu à chaque fois par Amour. Cela ne l’empêcha pas d’être exporté partout dans le monde, sauf en France, où, trois ans plus tard, une sortie discrète a enfin lieu… en vidéo. Et encore, le pays de Jules Verne devra se contenter du DVD, alors que découvrir Kon Tiki en haute définition est le moindre des hommages à rendre à la photo contrastée et gorgée de couleurs chaudes de Geir Hartly Andreassen (parti depuis à Hollywood). Les bonus sont également aux abonnés absents, malgré l’aura grandissante des auteurs du film, qui ont enchaîné à la suite de ce succès avec la série de Netflix Marco Polo, et l’obscure suite d’une saga bisseuse nommée Pirates des Caraïbes. Que cela ne vous empêche pas de monter à bord du radeau de Thor ! Les vrais aventuriers sont si rares de nos jours…


Note Born To Watch
Quatre sur cinq

Kon-Tiki
De Joachim Ronning et Espen Sandberg
2012 / Norvège – Danemark – Suède – UK / 118 minutes
Avec Pal Sverre Hagen, Tobias Santelmann, Gustaf Skarsgard
Sortie le 18 août en DVD uniquement (Swift Productions)

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