Skull Island : très bis et un peu Kong

S’il y a bien une tendance qui conforte les spectateurs dans l’idée que Hollywood est devenue une gigantesque fête foraine, c’est celle du « multiverse ». L’univers connecté, les aventures croisées de personnages emblématiques évoluant dans un même monde, film après film. Bref, la mode engendrée par Marvel Studios, épousée depuis quelques années (et avec peu de réussite) par le tandem Warner / DC Comics, et par Universal, qui recycle sans conviction des « Famous Monsters » à partir de cet été avec La Momie. Le studio Legendary, récemment passé sous giron chinois, s’est associé avec Warner, encore eux, pour créer un univers connecté encore plus improbable, autour des icônes du film de monstres géants Godzilla et King Kong.

Après un reboot occidental du lézard japonais réalisé avec style, mais un script bancal (euphémisme), par Gareth Edwards, c’est au tour de Jordan Voigt-Robets, pubard réputé et réalisateur d’un très discret Kings of Summer, d’être catapulté aux commandes d’une production à 200 millions de dollars, censée précéder un Godzilla 2 puis le choc frontal Godzilla vs King Kong. Au vu du résultat, il est permis de pousser un soupir de fatigue, à l’idée que ces sagas précalculées jusqu’à l’absurde perdurent année après année, sans qu’un frisson de risque ou de nouveauté nous parcourt l’échine à chaque nouvelle « livraison ».

Bienvenue dans la jungle

Skull Island : très bis et un peu Kong

Contrairement au film de Peter Jackson, transi d’amour envers la version d’origine de King Kong signée Cooper et Schoedsack, Kong : Skull Island prend ses distances avec la mythologie traditionnelle du roi gorille. Tout comme, hem, le remake de John Guillermin avec Jeff Bridges, le film se déroule dans les années 70, mais dans des seventies complètement fantasmées par le réalisateur Voigt-Roberts : c’est à lui que l’on doit cette idée visuellement frappante de confronter l’esthétique vietnamienne d’Apocalypse Now à celle du film d’aventures démesuré. Saturé de tubes rock’n’roll sudistes de Jefferson Airplane, d’hélicoptères vrombissant sur fond de soleil couchant et bien évidemment de jungle luxuriante (le film a véritablement été tourné pour partie au Vietnam), le récit nous propulse dans un paysage fictionnel immédiatement identifiable.

« Malgré le soin apporté au bestiaire, il est impossible de ne pas être gêné par l’inconsistance incroyable du scénario. » Passée une séquence plutôt bien pensée rejouant en quelques minutes l’intrigue du Duel dans le Pacifique de John Boorman, Skull Island fait donc un bond dans le temps notable pour établir en quelques séquences la poignée de personnages qui va participer à la chasse au Kong. Un scientifique persuadé que la Terre est creuse et remplie de monstres (John Goodman, en service minimum), une escouade de GI’s de retour de l’enfer vert, sans signes distinctifs si ce n’est qu’ils sont commandés par Samuel L. Jackson (qui, c’est un fait, surjoue comme un cochon), un mercenaire anglais habitué aux conditions difficiles (Tom Hiddleston, transparent), et une reporter de guerre souriante et motivée (Brie Larson, à qui l’on a pas demandé de jouer en débardeur par hasard). Ceux qui critiquaient la longueur excessive de King Kong avant d’arriver aux choses sérieuses seront servis : au bout d’une demi-heure, et après un voyage en hélico qui cligne de l’œil involontairement à la séquence de tempête de Mad Max : Fury Road, tout le monde est sur l’île pour subir la fureur de Kong, qui mesure désormais… la taille d’une tour Montparnasse.

Kong voit, Kong détruit

Skull Island : très bis et un peu Kong

Ce morceau de bravoure, étonnant de brutalité, est sans doute le point culminant de Skull Island, sa raison d’exister en tant que fantasme de crossover impur entre le film de guerre et le kaiju eiga destructeur. Les nouvelles technologies à portée du cinéaste donnent une ampleur folle, et une dimension réaliste saisissante à cette séquence au parfum de comic book dégénéré. Seulement, il reste encore 90 minutes de métrage à combler après ce passage époustouflant, et c’est là que le bât blesse pour Skull Island. Malgré le soin apporté au bestiaire mutant de l’île du Crâne, la plus-value de décors naturels enchanteurs, la sensation de danger permanent établie par les successions de scènes d’attaques, il est impossible de ne pas être gêné par l’inconsistance incroyable du scénario, et l’incapacité de Voigt-Roberts à donner du rythme, et de l’emphase à son bébé.

Bourré de lieux communs et de personnages pas plus épais qu’une feuille de papier cigarette, le script se résume à une succession de tunnels dialogués expédiant les détails les plus passionnants – la rencontre avec les autochtones de l’île -, pour s’attarder plus que de raison sur d’autres – le personnage de survivant de John C. Reilly, amusant mais hors-sujet et affaibli par des répliques stupides. Skull Island, c’est étonnant de l’écrire, semble sortir d’une époque pas si lointaine (les années 90 en l’occurrence) où le cinéma de divertissement ne se concevait pas sans filtres colorés, explosions en pagaille, et poses iconiques. Sauf que le rythme du montage s’est accéléré, et que toute notion de progression narrative cohérente est passée à la trappe, au profit du spectacle le plus élémentaire : qu’importe l’histoire ou les motivations de chacun, on est venu voir Kong bastonner !

Beau, certes, mais…

Skull Island : très bis et un peu Kong

Au petit jeu des comparaisons entre remakes, Skull Island dépasse certes sans peine les affligeantes versions produites par Dino de Laurentiis, ou les piratages sympathiques de la Toho (qui avait confectionné un King Kong vs Godzilla dès 1962). Il renvoie même au tapis question effets spéciaux une partie de ce qu’avait réussi le King Kong de 2005, même si en transformant Kong en titan déifié, le film perd toute possibilité de le rendre cette fois attachant – malgré la tentative tardive, et totalement artificielle, de suggérer un attachement entre Brie Larson et le grand poilu. Seulement, la force brute de l’image ne fait pas tout : mort émotionnellement, mécanique dans son déroulement, Skull Island fonctionne uniquement comme un empilement de références et de renvois vers des œuvres plus marquantes que lui (de Coppola à Predator, la liste des emprunts est sans fin). Le film est enfin, et c’est la cerise sur le poulpe géant, miné par un cahier des charges absurde qui impose d’inscrire Kong : Skull Island au forceps dans une franchise globale. Cela débouche sur le teaser post-générique le plus gênant vu au cinéma depuis… le point Powerpoint de Batman V Superman. Ça promet.


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
Kong : Skull Island
De Jordan Voigt-Roberts
2017 / USA / 118 minutes
Avec Tom Hiddleston, Brie Larson, John Goodman
Sortie le 8 mars 2017

Pas encore de commentaire.

Vous avez la parole.