La Mémoire assassine : plus j’y pense, plus j’ai tué

par | 13 avril 2018

Quand un tueur en série perdant la mémoire s’attaque à l’un des « confrères »… Cela donne La Mémoire assassine, thriller retors façon Dexter en Corée du Sud. Efficace et surprenant !

Ah, cette satanée mémoire. Vous, nous, n’importe quel bipède doté d’un cerveau en état de marche a toujours, à un moment ou un autre, sa mémoire qui lui joue des tours. On se trompe, on oublie, on confond, mais ça ne nous empêche tout de même pas de vivre notre vie normalement. Sauf s’il s’avère que vous avez la maladie d’Alzheimer. Et, encore plus grave, que vous avez assassiné dans votre longue carrière une palanquée de quidams, dont vous vous rappelez à peine l’identité et l’endroit où vous avez caché leurs corps. Cet épineux problème se pose au « héros » de La mémoire assassine, thriller sud-coréen sanglant et particulièrement retors, récemment reparti du festival du film policier de Beaune avec le prix du Jury. Un film qui en appelle aussi à nos souvenirs des grands classiques du genre venus du Pays du Matin Calme, toujours inoubliables ceux-là.

Un tueur dans l’oubli

Une forêt glacée, un tunnel sombre comme la mort… Dans les premières images de La Mémoire assassine, c’est dans ce décor aux allures de paysage mental dévasté qu’apparaît Byeong-soo (l’excellent Seol Kyeong-gu, qui a accompagné la renaissance du cinéma coréen avec la trilogie Public Enemy, Peppermint Candy ou encore Oasis), l’oeil hagard, le visage ravagé par un tic facial. Son regard semble dire « où suis-je ? », et l’histoire qui s’enclenche nous laisse à penser que la vraie question qui l’agite est « qui suis-je ? ». Il fut pourtant une époque où il savait parfaitement qui il était et ce qu’il faisait. Pas aidé par un père violent et abusif, Byeong-soo a grandi trop rapidement pour devenir un tueur en série, dont les pulsions homicides étaient, selon lui, justifiées par le fait qu’il aidait la société à se débarrasser de ses individus les plus mauvais. Sauf que cet assassin possède un sens très personnel de la justice et de la culpabilité. La ribambelle de cadavres qu’il laisse derrière lui le hante forcément, jusqu’au jour où suite à un accident de voiture, Byeong-soo développe une forme de dégénérescence de la mémoire. Des fragments de souvenir le quittent petit à petit, et malgré le soutien de sa fille Eun-hee (Kim Seol-hyun), ce cousin vieillissant de Dexter ne parvient plus à recoller les morceaux de la réalité entre eux. Dans un éclair de clarté, au cours d’un carambolage avec un jeune homme nommé Tae-joo (Kim Nam-Gil), Byeong-soo sait instinctivement qu’il fait face à un type comme lui : un serial killer sans état d’âme qui assassine des jeunes filles, et qui a lui aussi reconnu dans ce vieillard un « frère d’armes »…

"Faire partager les doutes de ce héros au spectateur, qui ne sait plus à quel tueur se vouer, c’est l’une des vraies réussites de La mémoire assassine."

La Mémoire assassine (ou Memoir of a murderer en anglais) ne partage pas qu’une similitude de langage avec le Memories of Murder. Le réalisateur Won Shin-yeon, à qui l’on doit déjà quelques dynamiques divertissements comme Bloody Aria et le sous-Bourne The Suspect, se réfère dès la première séquence susmentionnée au classique de Bong Joon-ho, qui était lui inspiré d’une histoire vraie. Et à plusieurs reprises, La Mémoire assassine évoque une version inversée du film de 2003, où le tueur en série jamais attrapé serait devenu ce vieil homme, atteint d’une maladie qui lui fait oublier le passé qui le relie à sa fille, ou le fait que l’un de ses seuls amis est un policier bavard et blasé qui n’a aucune idée de ce qui se passe (joué par l’habituel voleur de scènes qu’est Oh Dal-su). Un bad guy en détresse, qui entre deux absences se raccroche à ses dictaphones et à son journal intime, tel Guy Pearce dans Memento, pour ne pas perdre la trace de ses actes et trouver qui sait une forme de rédemption dans l’effacement progressif de sa personnalité.

J’ai rencontré le diable (et je ne m’en souviens plus)

La Mémoire assassine n’aurait ainsi pu être « qu’un » drame totalement décalé sur la vieillesse, qui nous pousserait à compatir, comme le fait Eun-hee, à la décomposition psychologique d’un personnage pourtant intrinsèquement psychotique, coupable d’actes totalement répréhensibles. Mais nous sommes en Corée du Sud, et ce concept déjà fort ne pouvait qu’être exploité au-delà de ses limites : Byeong-soo doit donc faire face à un danger pressant, pour lui et sa fille, nommé Tae-joo. Un psychopathe en costume, qui cache sous ses bonnes manières et sa coupe à frange une absence totale d’empathie (un sentiment que son aîné développe paradoxalement à la faveur de son amnésie grandissante), une misogynie cruelle et un tempérament de tueur que rien ne pourrait arrêter. Une caricature en somme à l’échelle du cinéma coréen – rien que l’année passée, on a vu un personnage en tout point semblable dans le pas terrible V.I.P. -, que le comédien Kim Nam-gil peine à renouveler, même avec l’aide d’un chaton mignon et d’une infirmité secrète qui semble sortie d’un tout autre film beaucoup plus bis.

Le jeu du chat et de la souris entre les deux hommes, qui se toisent et se menacent avant d’en venir logiquement aux mains (et au fer à repasser, outil trop peu exploité pour sa capacité d’assommage, se sont dits les scénaristes !), est également un classique éculé du thriller local – vous avez vu J’ai rencontré le diable ? -, que La mémoire assassine rafraîchit en nous faisant douter de la réalité des événements. Narrateur omniscient mais faillible, Byeong-soo est-il tout à fait innocent dans l’histoire de meurtres qui secoue la région où il réside ? La forêt de bambous où il part se réfugier – et d’où il émerge souvent sans se souvenir des raisons de sa présence – ne contiendrait-elle pas des fosses fraîchement creusées ? Faire partager les doutes de ce héros au spectateur, qui ne sait plus à quel tueur se vouer, c’est l’une des vraies réussites de La mémoire assassine, film qui artistiquement reste dans la moyenne haute des productions coréennes. Les variations d’ambiance, la photo métallique très contrastée, le jeu sur le son et le mélange constant des genres répondent bien présent, et le scénario ménage quantité de rebondissements et de révélations à tiroir. L’overdose guette pourtant dans la dernière ligne droite, le réalisateur ne sachant véritablement plus trop comment clore cette histoire ouvrant de multiples portes comme on corrige la chronologie d’un passé fracturé. C’est là qu’on se dit, une fois encore, que le film aurait gagné à être plus court d’un bon quart d’heure, les sous-intrigues mélodramatiques ou bouffonnes impliquant la sœur de Byeong-soo et la participation du héros à un cours d’art dramatique se révélant totalement superflues. Rien de rédhibitoire toutefois, si l’idée de passer deux heures en compagnie d’un assassin imprévisible vous séduit d’emblée.