La Momie : le mythe mord la poussière

S’il n’est pas aussi vénéré que les Frankenstein réalisés par James Whale, ou le Dracula incarné par Bela Lugosi, La Momie de Karl Freund demeure l’un des marqueurs essentiels de la vague de « Famous Monsters » créée dans les années 30 par Universal. À l’époque déjà, le studio avait épuisé le filon de ce nouveau succès avec quatre suites dispensables. La Hammer, bien évidemment, a réinterprété le mythe à sa manière en 1959 avec La malédiction des pharaons, mais c’est en 1999, avec La Momie de Stephen Sommers, que la légende d’Imhotep a retrouvé tout son éclat. Cet épatant film d’aventures, l’un des meilleurs sortis dans les années 90, payait avec amour son dû à Indiana Jones et à la screwball comedy, en inventant une galerie de personnages attachants et en multipliant jusqu’à l’épuisement les rebondissements et séquences iconiques nous plongeant dans une Égypte folklorique et chatoyante.

De ces agréables souvenirs, certes ternis par deux séquelles très oubliables (pour rester poli), il ne reste rien dans La Momie version 2017. Ce projet mûri de longue date par Universal doit servir de point d’entrée au « Dark Universe », un univers partagé qui revisiterait l’ensemble des franchises monstrueuses de la major, de Frankenstein à L’étrange créature du lagon noir. Une marvelisation opportuniste au possible, difficile à imaginer autrement que sous l’angle de la parodie (Abbot et Costello et Monster Squad avaient déjà réuni, pour rire, plusieurs de ces créatures dans un même film). Mais le film d’Alex Kurtzman, petite main de Bad Robot responsable de reboots plus ou moins convaincants (Star Trek, Amazing Spider-Man) est au contraire très ambitieux dans sa démarche. Il s’est même payé les services d’une énorme star, Tom Cruise, pour servir de rampe de lancement à cette panoplie de blockbusters où l’on croiserait également Javier Bardem (Frankenstein) ou Johnny Depp (l’homme invisible). Hélas, le résultat, disons-le tout net, nous fait immédiatement regretter ce bon vieux Brendan Fraser.

Tom Raider et la malédiction de la momie sexy

La Momie : le mythe mord la poussière

« La Momie transforme ce qui devrait être un film de monstres plein de mystères en un blockbuster louchant à s’en briser la cornée sur Marvel. » L’équipe du film met en avant, à raison, deux originalités marquantes de cette nouvelle version. D’une part, l’action se déroule à notre époque, ce qui est a priori un bon moyen de dépoussiérer le décorum habituel de ces histoires tant de fois racontées. D’autre part, la momie aux pouvoirs maléfiques est cette fois une femme, qui a le visage de la franco-algérienne Sofia Boutella. Princesse ambitieuse de l’Égypte antique, Ahmanet est condamnée à la damnation éternelle quand elle tue son pharaon de père et sa nouvelle épouse, après avoir passé un pacte sacrilège avec Seth, le dieu de la mort. Momifiée et enterrée à des milliers de kilomètres, elle va être retrouvée 5 000 ans plus tard… par Tom Cruise, pardon Nick Morton. Soldat de l’armée US (bizarrement habillé en civil, comme s’il sortait du plateau d’un Mission : Impossible) porté sur le vol d’antiquités, Morton et son exaspérant pote Vail (Jake Johnson) profitent des affrontements en Irak pour trouver l’entrée du dit tombeau. Ils y pénètrent en compagnie de Jenny (Annabelle Wallis), archéologue sexy qui s’en veut d’avoir cédé aux charmes de Nick, et peut inexplicablement donner plein d’ordres aux militaires. Là, sans raison logique, le barbouze sans morale et sa clique décident de libérer un sarcophage millénaire de ses entraves… et logiquement, les plaies d’Égypte s’abattent sur eux et la ville de Londres, au cœur de laquelle se trouve une société secrète, Prodigium, dirigée par nul autre que le docteur Jekyll (Russell Crowe, venu encaisser son chèque). L’ère des « dieux et des monstres » peut commencer !

Étonnamment, La Momie n’hésite pas à transformer ce qui devrait être un film de monstres plein de mystères et d’exotisme, en un gros blockbuster d’action louchant à s’en briser la cornée sur la formule Marvel. La présence de Tom Cruise en tête d’affiche est l’une des raisons de cette perversion assumées du mythe : tout le récit est conçu autour de lui, utilisant son image de héros d’action contemporain plutôt que de construire un personnage de chair et de sang. Cette aberration déséquilibre l’ensemble du casting, qui gesticule sans conviction pour faire exister une trame chaotique et prévisible à la fois, comparable en terme d’incohérences et de failles logiques béantes à la catastrophe World War Z. Russell Crowe interprète par exemple un Jekyll / Hyde modelé sur le principe de Hulk, qui ne génère, comme la Momie elle-même, aucun frisson.

Alerte bandelettes !

La Momie : le mythe mord la poussière

En effet, là ou Sommers avait su trouver un équilibre convaincant entre second degré et romanesque échevelé, Kurtzman enterre son film sous des couches d’humour racoleur, de punchlines forcées (et généreusement sexistes) et de péripéties numérisées sans saveur. Bien sûr, la séquence, déjà éventée, de l’avion en chute libre est impressionnante, mais elle ressemble plus à une cascade de luxe qu’autre chose… Et elle n’a aucune conséquence sur la suite de l’aventure, qui pille tour à tour Underworld, Le loup-garou de Londres, La dernière croisade et les Avengers, s’éloignant à chaque fois de ce qui faisait l’essence et l’intérêt de la créature en bandelettes. Le pedigree impressionnant des collaborateurs entourant Kurtzman (Chris McQuarrie au scénario, Paul Hirsch, fidèle de De Palma, au montage) n’y fait rien : tout le monde semble être ici en pilote automatique, à commencer par Tom Cruise. L’acteur donne de sa personne pour amuser la galerie en jouant au punching-ball humain, et reste essentiellement prisonnier, jusqu’à un twist totalement vain, d’un rôle de victime passive. Mais il n’est pas à sa place dans ce genre d’univers et semble ici comme perdu, sans repères dès qu’il doit faire autre chose que courir et lâcher quelques répliques définitives.

D’une certaine manière, La Momie fait donc pire que Dracula Untold, précédente tentative déjà avortée de réimaginer les monstres Universal sur la longueur. En s’appliquant à dupliquer servilement les recettes de titres meilleurs que lui, le film d’Alex Kurtzman tire une balle dans le pied du « Dark Universe » dès la première étape (la seconde devrait être La fiancée de Frankenstein en 2019). Il suffit de s’en tenir à l’épilogue de cette aventure, qui annonce avec grand bruit et une cavalcade de mauvais goût une « initiative Avengers » de plus, pour s’en rendre compte : malgré les efforts et l’absence de scrupules du studio, cet « univers sombre » risque bien d’être enterré plus tôt que prévu…


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
La Momie (The Mummy)
D’Alex Kurtzman
2017 / USA / 105 minutes
Avec Tom Cruise, Annabelle Wallis, Sofia Boutella
Sortie le 14 juin 2017

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