La séance de rattrapage : Chappie

S’il n’est pas cataclysmique, au vu de son budget sommes toutes raisonnable (à peine 50 millions de dollars), l’échec au box-office de Chappie, troisième film du réalisateur et scénariste Neill Blomkamp après la révélation District 9 et le décevant Elysium, est un coup dur pour le petit prodige sud-africain de la science-fiction. Vendu à tort, y compris pour sa présente exploitation vidéo, comme une orgie d’action mécanique « dans la veine de Transformers et Pacific Rim » (sic), Chappie n’a pourtant pas grand-chose à voir avec le grand spectacle du boursouflé Elysium. Sa sortie en Blu-ray et DVD nous offre une bonne occasion de chroniquer ce conte fantasque et parfois schizophrène porté par un casting… surprenant !

Côté film : un conte pas si artificiel

La séance de rattrapage : Chappie

Indéniablement, Neill Blomkamp, tout prodige des effets spéciaux qu’il soit, cultive des obsessions très arrêtées en matière de science-fiction. District 9 était placé sous la double influence manifeste de James Cameron et David Cronenberg. Elysium ressassait lui les anticipations littéraires de Philip K. Dick tout en clignant méchamment de l’œil à tout un pan de la japanimation. Chappie, s’il continue à digérer ces différents héritages avec la patte visuelle propre à son auteur (qui peut se targuer de savoir designer lui-même ses concepts, comme Ridley Scott), doit cette fois beaucoup à Paul Verhoeven. Plus encore que le film officiel de Jose Padilha, Chappie a des allures de remake de Robocop à la sauce sud-africaine, avec un surplus de surréalisme et un discours très contemporain sur l’intelligence artificielle, qui en font une œuvre plus intéressante qu’un vulgaire film de robots flics.

L’histoire se passe à Johannesburg, une ville tentaculaire ayant tellement basculé dans l’insécurité qu’une escouade de robots policiers, les « Scouts », patrouille régulièrement dans les rues pour y faire régner l’ordre. Leur créateur, Deon Wilson (Dev Patel, sympathique mais transparent), est un petit génie qui parvient bientôt à créer un programme d’intelligence artificielle, autonome et évolutif. Il le transfère dans un « Scout » promis à la casse, qui va tomber dans les mains d’un couple de gangsters excentrique, Ninja et Yo-landi (alias le groupe de rap Die Antwoord, dans leurs propres rôles ou presque). Baptisé Chappie, le robot est comme un enfant en plein apprentissage, innocent à tous les niveaux, mais doté d’une force herculéenne. Il attise quand le pot aux roses est découvert la jalousie du rival de Wilson, Vincent Moore (Hugh Jackman et sa nuque longue de folie), un militaire bourrin qui a développé son propre programme robotique…

« Chappie a des allures de remake de Robocop à la sauce sud-africaine. » Qu’on ne s’y trompe pas : les scènes d’action sont bien présentes dans Chappie, et témoignent de l’amour jamais démenti de Blomkamp pour les pétoires futuristes, les débordements gore, et une certaine forme de rage infantile proche des comic books ultra-violents de Geof Darrow. Mais le film est avant tout (et le département marketing a soigneusement omis de mettre cet aspect en avant), un désarmant et très drôle conte moral sur une famille aussi branque qu’idéale, composée de nos deux attachants rappeurs, marginaux libres de toute entrave et défenseurs de leur propre code moral, et du robot Chappie. Celui-ci passera par tout un périple intellectuel (son créateur veut égoïstement lui imposer des règles de vie saine tandis que Ninja lui apprend à être un gangsta) et physique (le robot est amputé, brûlé, et apprend qu’il vit sur batterie, autrement dit qu’il est en sursis) avant de comprendre qu’il n’est pas un « mouton noir », comme le raconte le livre de Yo-landi, mais un être artificiel libre de penser, donc le précurseur d’une nouvelle ère. Alors que Robocop professait le triomphe de l’humanité sur la machine (« Mon nom est Murphy »), Blomkamp milite lui pour une troisième voie qui fusionnerait de manière idéale ces deux entités (« Je suis Chappie »). Emballé dans son package technologique bluffant, au carrefour de plusieurs genres, dont le moins emballant est sans doute le côté guéguerre SF, jouissif mais guère original dans son traitement, Chappie fait partie, comme Ex Machina, de ces projets diablement originaux et casse-gueules qui redonnent même avec leurs défauts du souffle au genre. Blomkamp saura-t-il se montrer aussi audacieux lors du déjà très buzzé Alien 5 ?


Note Born To Watch
Quatre sur cinq

Chappie
De Neill Blomkamp
2015 / USA – Mexique / 120 minutes
Avec Sharlto Copley, Hugh Jackman, Yo-landi
Sortie en Blu-ray et DVD le 20 juillet 2015 (Sony)

Côté suppléments : les machines de Neill

La séance de rattrapage : Chappie

Oublions un instant la jaquette foutraque du film, qui relègue une fois de plus hors-champ les personnages centraux de Die Antwoord au profit de la star Hugh Jackman (encore une fois très drôle dans un rôle bien caricatural, mais pas essentiel à l’intrigue), pour plonger dans l’interactivité, promotionnelle à bien des égards mais riche en infos, de l’édition vidéo de Chappie. Exclusifs en grande partie au Blu-ray, les suppléments se distinguent d’emblée par l’inclusion d’une fin alternative qui brode de manière un peu trop sensationnaliste sur celle, plus intimiste et donc percutante, retenue au final, pour être satisfaisante. En plus, elle rappelle beaucoup I, robot et dénature un peu le message optimiste lancé par notre cher robot aux grandes oreilles, cousin lointain des méchas d’Appleseed. La création du robot vedette est par la suite au centre des multiples documentaires revenant en 73 minutes, département par département, sur la création du film, basé sur un vieux court-métrage de Blomkamp. Cela passe presque inaperçu au vu du rendu bluffant de Chappie à l’écran, mais le robot, dans son langage comme dans sa gestuelle, est interpreté de A à Z par l’inévitable Sharlto Copley. La star de District 9 a été entièrement mo-capturée durant le tournage, ses propres choix donnant toute sa personnalité à une carcasse qui était conçue pour être avant tout fonctionnelle, et devait donc exprimer beaucoup en peu de gestes.

« Le disque nous offre quantité d’images de tournages en Afrique du Sud. » Outre des interviews du réalisateur, qui voit dans ce troisième opus une forme de conclusion à une trilogie robotique aux esthétiques très proches, le disque nous offre quantité d’images de tournages en Afrique du Sud, dans des lieux aussi incroyables que la tour cylindrique et creuse de Ponte City, un « piège de cristal » de 54 étages, littéralement, qui dans les années 90 était un célèbre repaire de gangsters. On y apprend, sans surprises, l’amour que porte le réalisateur à Sigourney « Ripley » Weaver (qui hérite d’un rôle très ingrat), qui explique en partie la facilité avec laquelle il a pu faire avancer son projet de nouvel Alien. Le travail de titan des infographistes de Weta Digital, responsables de l’intégration de Chappie mais aussi de son ennemi robotique, le « Moose », copie conforme (mais volante) de l’ED-209 de Phil Tippett, est également décortiqué assez clairement.

Aucune mention par contre des relations de travail parfois difficiles entre les acteurs, qui sont devenues publiques au moment de la sortie du film. Le duo Ninja / Yo-Landi, dont le style de vie « zef » irrigue à la fois la bande-son et les décors du film, en aurait énervé plus d’un sur le plateau. Des rumeurs de tournage et d’égos mal placés qui resteront sans commentaire au terme de l’exploration de cette édition, se concluant sur une massive galerie de concept arts, montrant toute l’évolution à travers laquelle le robot Chappie est passé.


Contenu additionnel de Chappie
Trois sur cinq Scènes inédites
Fin alternative
« Nous sommes Tetravaal » : rencontre avec les acteurs
Journal de combat du réalisateur
« Making Chappie » : les coulisses du tournage
L’art de Chappie : galeries de concepts et storyboards

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