La séance de rattrapage : Une pluie sans fin

par | 29 novembre 2018

À l’occasion de sa sortie en vidéo, petit retour sur l’excellent film noir chinois Une pluie sans fin, qui avait remporté le Grand prix du dernier Festival de Beaune.

Une pluie sans fin, en anglais The Looming Storm (qui pourrait se traduire par « la tempête à l’horizon »), s’est imposé à l’unanimité auprès du jury du Festival du film policier de Beaune lors de sa présentation en avril 2018. Propulsé par un Grand Prix décerné à l’unanimité, le film, qui marque les débuts derrière la caméra du réalisateur Dong Yue, et a bénéficié, fait plutôt rare, d’une sortie salles médiatisée l’été dernier, ce qui reste rare pour un film chinois, et encore plus pour un polar chinois. Il est aisé de comprendre ce plébiscite, malgré le fait que le long-métrage entretienne souvent un rapport fragile avec le genre.

Fonctionnant à la fois comme un film noir et un commentaire désenchanté sur les mutations récentes de la Chine populaire, The Looming Storm débute en 2008 (année de grandes calamités naturelles, nous apprend-t-on) avec la sortie de prison de Guowei (Duan Yihong, vu dans Back to 1942). Un héros dont les syllabes du nom signifient, et c’est déjà parlant, « vestige – inutile d’une – nation – glorieuse ». Par un savant jeu de regards, le récit bascule en un clin d’œil en 1997, année de la rétrocession de Hong-Kong. Gowei est le petit chef de la sécurité d’une entreprise métallurgique. Dans ce paysage industriel dantesque, littéralement noyé sous des torrents continus de pluie, Guowei se fait le héros de son propre film. Son rêve est d’intégrer la police et il entreprend d’aider les inspecteurs à retrouver la trace d’un tueur en série, qui ensanglante durant cet hiver la petite ville jouxtant l’usine. Parallèlement, notre apprenti enquêteur entretient une relation platonique avec Yanzi, une ancienne prostituée qui démarre un salon de coiffure, et attire, pense-t-il, l’attention du tueur…

Enquêtons sous la pluie

Les critiques ont été nombreux à noter la parenté qu’Une pluie sans fin entretient avec le classique de Bong Joon-ho Memories of Murder, ressorti à la même période en vidéo dans une édition collector définitive. Les similitudes sont trop nombreuses pour être ignorées : l’enquête obsessionnelle de Guowei, qui doit attraper un tueur dont le visage et l’identité lui échappe, à lui comme à notre regard, sert ici aussi de prétexte pour évoquer tout un pan de l’Histoire d’un pays, confronté à des mouvements de fond qui écrasent sans distinction les classes sociales les plus fragiles. Une course-poursuite avec une silhouette masquée dans les méandres d’une vieille aciérie, scelle pour sa part le rapprochement esthétique du film avec Seven, en même temps qu’il sert de spectaculaire point de bascule narratif.

"Les critiques ont été nombreux à noter la parenté qu’Une pluie sans fin entretient avec le classique de Bong Joon-ho Memories of Murder."

Quand Guowei, qui opère seul et finit par confondre fantasme et réalité, utilise Yanzi, femme fragile qui rêve d’ailleurs, pour débusquer le criminel, notre sympathie pour ce protagoniste atteint par la folie des grandeurs s’étiole. L’enquête devient une mascarade, la pluie tambourine la tête de notre héros et obscurcit son jugement, jusqu’à la folie. Dong Yue dépeint avec une véritable ampleur romanesque le destin d’un laissé-pour-compte en devenir, un individu aussi remplaçable que les autres camarades de son usine, mais qui se voit au-dessus de la mêlée. Une pluie sans fin, sous couvert d’enquête policière et de chasse au suspect, dépeint ainsi avec une langueur esthétisante les changements politiques du pays qui ont laissé des millions de ses compatriotes sur le bord de la route. Le cinéaste précise d’ailleurs que l’action se déroule en 1997 pour une bonne raison : « c’était un tournant décisif dans l’histoire sociale chinoise. Les grandes entreprises d’État ont subi des réformes économiques et plusieurs usines à faible productivité ont été fermées. Les ouvriers qui pensaient que leur outil de travail leur appartenait ont dû quitter ces usines étatiques où ils avaient travaillé toute leur vie. Il leur a fallu accepter l’idée qu’ils étaient dès lors abandonnés par la société et par l’époque. »

Une question d’atmosphère

Première œuvre maîtrisée esthétiquement, souvent impressionnante dans son évocation d’une campagne cauchemardesque d’où émerge lors de fugaces parenthèses une noire beauté, Une pluie sans fin n’est pas sans défauts. Le scénario s’emmêle un peu les pinceaux lors d’un épilogue semblant vouloir remettre en cause la réalité des événements, tout en offrant une conclusion kafkaïenne à l’enquête. Mais la puissance filmique de l’ensemble n’en est pas moins évidente, et rappelle dans sa mélancolique noirceur le Touch of Sin du compatriote Jia Zhangke. Le souvenir de l’atmosphère de déluge biblique qui imprègne tout le long-métrage n’est pas prêt de nous quitter.

Pour la sortie du film en DVD et Blu-ray, Wild Side a soigné les contours de son édition vidéo. Près d’une heure de bonus attendent ceux qui découvriront Une pluie sans fin sur leur canapé : d’un entretien inédit avec le cinéaste au petit module « making-of » (également visible sur YouTube) en passant par le portrait de l’excellent acteur principal Duan Yihong, les suppléments donnent quelques clés pour mieux appréhender cette belle surprise en provenance d’un pays encore trop peu présent sur nos écrans.