La La Land : celui-là est pour les rêveurs

Même s’il risque de le redynamiser considérablement, non, La La Land ne vient pas de ressusciter le genre de la comédie musicale. Les films pleins de numéros chantés et/ou dansés, Hollywood continue d’en lâcher régulièrement sur les écrans au XXIe siècle, adaptant souvent façon bulldozer les succès marquants de Broadway, avec plus ou moins de réussite (repenser aux Misérables et à Into the woods, et frémir). Et dans le reste du monde, c’est encore plus flagrant, surtout si l’on prend en compte la pléthorique production indienne.

Malgré tout, le troisième long-métrage du franco-américain Damien Chazelle, cet énervant prodige trentenaire qui vient de rafler 7 Golden Globes et 14 nominations aux Oscars, détonne clairement dans ce genre à la fois si complexe et si évanescent qu’est le film musical. Cultivant l’amour d’un 7e art révolu, lointain et familier, avec le même souci d’actualisation et de légèreté qu’un The Artist (ce qui explique l’attachement démesuré que lui manifestent les professionnels de la profession), La La Land nous renvoie l’espace de deux heures vers des sensations effectivement oubliées, avec un propos moins « arc-en-ciel » qu’il n’y paraît.

Coup de chaud dans la Cité des Anges

Même sans l’avoir vu, tout le monde ou presque sait désormais comment La La Land démarre. Détourné de manière futée en ouverture des Golden Globes, ce prologue fantastique, amorcé par un logo « Technicolor » pimpant, valse en plan-séquence à travers un embouteillage sur un morceau d’autoroute aérienne à Los Angeles, tandis que tous les conducteurs sont pris d’une irrépressible envie de danser. Et de faire du skate sur les capots. Grandiloquente, grisante et bourrée de couleurs vives, cette ouverture en forme de note d’intention convoque d’emblée les références de la comédie musicale à l’ombre desquelles Chazelle va ensuite s’émanciper : Jacques Demy, Vincente Minelli, Stanley Donen, et le Coup de cœur de Coppola, dont le scénario partage plus que quelques points communs avec La La Land.

Ce n’est qu’après ce coup d’éclat que nous faisons connaissance de nos deux futurs tourtereaux, autour de qui toute cette histoire gravite : lui, Sebastian (Ryan Gosling), est un pianiste de jazz très cool, mais très fauché, obsédé par l’héritage des fondateurs, et rêvant d’ouvrir son propre club rétro. Elle, Mia (Emma Stone), est une serveuse et aspirante actrice comme on en croise tant près des collines de Hollywood, consciente de son talent, mais fatiguée par ses échecs répétés (et injustes) en casting. Leur histoire d’amour est évidente, elle passe par le regard énamouré de Mia lorsqu’elle croise celui de Sebastian, au son d’une triste mélodie au piano, intitulée comme par magie City of Stars. La suite est à la fois conforme à nos attentes et plus inattendue aussi : ces deux-là retardent l’inévitable en se chamaillant comme dans une comédie des années 30, ou en faisant des claquettes au clair de lune, mais leur romance n’est pas une fin en soi pour Chazelle. Mia et Sebastian sont en effet réunis par leurs aspirations et leurs rêves, qu’ils pensent hors de leur portée à cet instant. Ils sont coincés dans une parenthèse de leur existence, au cœur d’une Cité des Anges faite de magie et de mirages ; et le fait d’extérioriser leurs sentiments à travers la musique sautillante de Justin Herwitz, est aussi un moyen d’échapper à un quotidien moins glorieux que celui dont ils rêvaient. Que la réalité les rattrape au point de les obliger à des choix douloureux est un virage inattendu, vers lequel Chazelle nous conduit avec une aisance indécente.

L’alchimie parfaite

Gosling, qui avait déjà démontré de grosses aptitudes à la comédie dans The Nice Guys, s’amuse comme un fou dans la première heure, avec son air détaché et ses mimiques blasées, qui permettent de conserver intact le charme d’un type, qui de son propre avis et celui de ses amis, est un peu « chiant à vivre ». Sa partenaire, Emma Stone, avec laquelle l’alchimie est si criante qu’ils en sont déjà à leur troisième histoire d’amour à l’écran (après Gangster Squad et Crazy, stupid love), constitue elle le cœur battant de ce monde hors du temps et des modes. Déjouant les pièges d’un personnage stéréotypé en diable, elle passe par tous les états émotionnels et les registres dramatiques, et impressionne différemment à chaque nouvelle scène, de manière sans doute moins ostentatoire que Gosling, mais avec le même charisme désarmant. Et dire que ces deux-là ne constituaient même pas le premier choix de Chazelle au départ !

« Mia et Sebastian, qui doutent, triomphent et trébuchent dans le même élan, partagent des aspirations personnelles qui vont les amener à se déchirer. »Alors certes, La La Land comme toute bonne comédie musicale clignant de l’œil à l’âge d’Or de Hollywood, a le romantisme dans la peau, et n’échappe pas aux envolées sucrées sur fond de lyrisme échevelé. Quand Mia et Sebastian partent sur les traces de La Fureur de vivre (l’un des multiples classiques cités abondamment par le scénario) à l’observatoire Griffith, et en profitent pour danser littéralement à travers les étoiles, on se dit que le film dépasse un peu les bornes de l’enchantement écervelé. L’une des forces du long-métrage réside pourtant dans cette capacité, maintenue du début à la fin, à alterner entre embardées poétiques et scènes « réalistes », sans privilégier l’intensité de l’une au détriment de l’autre. Le destin des tourtereaux n’est pas un simple prétexte à un défilement de morceaux chantés comme à Broadway : travaillant l’héritage des Parapluies de Cherbourg, Chazelle s’obstine avec raison à caser chaque passage musical dans la logique d’une narration traditionnelle, que Mia parte avec ses girls en virée nocturne ou chante ses blessures passées lors d’une audition. Et il met sa virtuosité, à l’œuvre dans des scènes où le déplacement perpétuel de la caméra est au moins frappant que les chorégraphies des acteurs, au service d’un vrai propos sur le prix de l’ambition, la tristesse qui sous-tend chaque moment de bonheur, ou l’importance de nos héritages culturels respectifs.

Un tourbillon de joies et de regrets

Il ne faut pas oublier que derrière les discours sur le caractère intime et obsessionnel du projet La La Land, que Chazelle a mûri pendant des années avant de finalement pouvoir le concrétiser, il y a un film intermédiaire, Whiplash, qui l’a consacré sur la scène internationale. La La Land, exubérant et plus à même de séduire un large public par l’universalité des codes qu’il convoque, est traversé par les mêmes questionnements que son prédécesseur. Whiplash cachait derrière sa mise en scène éreintante et son montage ciselé une morale assez difficile à avaler sur le rapport maître/élève, et l’absolue nécessité de tout sacrifier pour réussir. En bon perfectionniste insatisfait, Chazelle n’est pas loin de reproduire le même discours dans La La Land, puisque Mia et Sebastian, qui doutent, triomphent et trébuchent presque dans le même élan, partagent des aspirations personnelles qui vont les amener à se déchirer. Chacun est comme aimanté par les rêves de l’autre, et c’est paradoxalement en les touchant du doigt, que le ressentiment et la frustration s’installent entre eux.

Cette tonalité douce-amère s’immisce progressivement dans un univers tout à la fois irréel et familier. Elle assombrit même la bande originale (« Cette chanson est pour tous les fous qui rêvent / Même si ça peut paraître saugrenu »), et justifie les choix chromatiques de plus en plus tranchés de Linus Sandgren. Mais Chazelle démontre aussi qu’il a mûri en dévoilant un chapitre final qui nous prend un peu au dépourvu, par son décalage temporel (préparez-vous à une ellipse diablement frustrante), son impact émotionnel, et son petit twist narratif emprunté à Chantons sous la pluie. Tout comme Whiplash se terminait avec un marathon musical confinant à la performance masochiste, La La Land se conclut avec un feu d’artifice de joies imaginaires, de regrets éternels et de fantaisie intemporelle. C’est à la fois cruel et réjouissant, triste et galvanisant. C’est un tourbillon final qui résume bien l’état d’apesanteur dans lequel nous embarque ce film à l’innocence un peu tapageuse, mais enchanteresse et moins léger qu’il n’en a l’air.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
La La Land
De Damien Chazelle
2016 / USA / 128 minutes
Avec Ryan Gosling, Emma Stone, J.K. Simmons
Sortie le 25 janvier 2017

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