L’Amiral : une bataille pour l’Histoire

Hasard ou véritable mode cinématographique, les Coréens ont été abreuvés en 2014 d’aventures maritimes spectaculaires, qu’il s’agisse du dramatique Haemoo, basé sur un fait divers, ou du très léger The Pirates et ses chasses à la baleine. Malgré leurs succès, ces deux films ont toutefois fait figure de vaguelette face au raz-de-marée qu’a constitué Roaring Currents (littéralement « courants rugissants »), renommé L’Amiral pour sa tardive exploitation française. À ce stade, l’information n’en presque plus une : ce blockbuster local est devenu le plus gros succès du cinéma coréen en attirant plus de 17 millions de spectateurs dans les salles, soit 4 millions de plus que The Host.

Et il est aisé de comprendre pourquoi : à l’instar de certaines productions chinoises ou russes, L’Amiral est un grand spectacle patriotique, glorifiant un héros national à travers un fait d’armes universellement reconnu comme exceptionnel.

Mon royaume pour 200 navires

Roaring Currents : une bataille pour l’Histoire (FFCP 2014)

L’Amiral Yi Sun-Sin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a une statue à son effigie sur une grande artère de la capitale, et a déjà fait l’objet d’une série télé à son nom de plus de 100 épisodes. Yi, c’est un peu le Jeanne d’Arc coréen, et L’Amiral décrit avec faste son siège d’Orléans à lui : la bataille de Myeong-Ryang – titre original du film.

Petit rappel historique utile : en 1597, la Corée, malmenée par les grandes puissances voisines, est en guerre avec le Japon, qui menace d’envahir et de piller le pays après avoir remporté plusieurs victoires décisives. Jeté en prison par soupçon de trahison, l’amiral Yi Sun-Sin, déjà réputé pour ses faits d’armes, est mis à la tête de ce qui reste de la flotte locale : une douzaine de navires conduits par des marins et des officiers démotivés. Le 26 octobre, la petite armada va être confrontée dans le détroit de Myeong-Ryang a une flotte japonaise forte de plus de 200 navires, dont un quart sont équipés pour la guerre. C’est David contre Goliath. Si la bataille est rentrée dans l’Histoire, c’est parce que contre toute attente, l’amiral en est sorti vainqueur, coulant 31 bateaux ennemis et mettant le reste de l’armée nippone en déroute, tout ça sans perdre un navire !

À l’abordage !

Roaring Currents : une bataille pour l’Histoire (FFCP 2014)

Pour recréer avec les moyens qui s’imposent ce fait historique majeur qui a contribué à faire rentrer Yi dans la légende, la production s’est reposée sur le savoir-faire d’un jeune réalisateur rompu au genre médiéval, Kim Han-Min. Ayant débuté avec deux polars sympathiques, le cinéaste a surtout marqué les esprits il y a trois ans avec l’excellent War of the arrows, film d’aventure à base de duel d’archers qui s’achevait dans une dernière partie survival à couper le souffle. Un gros succès déjà, mais qui en terme d’ampleur visuelle était encore loin de ce que propose L’Amiral. C’est simple : la première heure du film est consacrée à la description des différentes forces en présence, et s’apparente à un film en costumes un peu ronflant où l’on discute stratégie militaire avec des phrases définitives, où des traîtres manquent de faire capoter la guerre malgré le travail des espions de chaque camp, et où les méchants Japonais prennent le temps de comploter entre eux avec un rire machiavélique. La deuxième heure, par contre, est in-té-grale-ment consacrée à la bataille : un feu d’artifice numérique, pyrotechnique et héroïque, où les coups de canon sont aussi nombreux que les abordages à la sauvage. Oubliez Pirates des Caraïbes !

« Si la bataille est rentrée dans l’Histoire, c’est parce que contre toute attente, l’amiral Yi en est sorti vainqueur, à 12 contre 200. »

Pour amplifier le côté spectaculaire de cette guerre massive et, de notre point de vue occidental, visuellement exotique (les Coréens utilisent en effet des bateaux à fond plat, en forme de barge de débarquement géantes), Kim Han-Min n’a pas lésiné sur les moyens. De véritables embarcations de l’époque ont été utilisées tandis que d’autres ont été recréées quasiment à l’échelle, les effets numériques prenant le relais pour simuler le nombre et les courants maritimes. De multiples plans d’ensemble aériens sont utilisés régulièrement pour clarifier les stratégies mises en place par les deux camps, sans toutefois toujours éviter la confusion sur les déplacements de tel ou tel bateau. La seule constante de la bataille, c’est l’invincibilité du bateau de l’Amiral, utilisé comme appât et résistant à tous les assauts avec l’aide des courants particulièrement agressifs du fleuve (les fameux courants rugissants).

Rouleau compresseur maritime

Roaring Currents : une bataille pour l’Histoire (FFCP 2014)

Et dans ce domaine, le réalisateur sait varier les plaisirs : barrage de canons à bout portant, pluie de flèches enflammées, snipers (si, si !), barques explosives, navires-béliers, batailles en mêlée (sublimées lors d’un travelling latéral en slo-mo)… Impossible de ne pas être galvanisé par la générosité du spectacle proposé, d’autant plus lorsqu’il est porté par la figure autoritaire et taciturne de l’acteur Choi Min-Sik (Old Boy, Nameless Gangster et… Lucy). La star coréenne compose en effet, de manière certes un peu monolithique, un personnage d’Amiral borné et vindicatif, qui n’hésite pas à décapiter les déserteurs pour instaurer la peur dans son propre camp, et s’en servir par la suite. Un stratège militaire qui est aussi un patriote obsessionnel, le genre à courir vers une mort certaine en brandissant son sabre plutôt que de se rendre, suscitant par cette attitude l’admiration aveugle de son fils.

Clairement, L’Amiral ne fait pas dans la subtilité, d’autant que cette manière particulièrement agressive de transformer un héros national en mentor à l’instinct et à la résistance pratiquement surnaturels s’accompagne d’une peinture manichéenne de ses sous-officiers (tous des couards opportunistes) et de l’ennemi (des comploteurs aveuglés par leur puissance et qui à part un chef des pirates au costume mémorable, n’ont aucune personnalité). Ce simplisme appuyé, qui rend certaines scènes très agaçantes – bon sang, cette paysanne qui n’en finit pas de pleurer la mort de son espion bien-aimé aurait bien mérité d’y passer -, est encore renforcé par l’omniprésence d’une musique pachydermique, surlignant à coups de marqueurs sonores les séquences de cette deuxième partie, jusqu’à l’épuisement. Malgré les qualités de ce spectacle robuste, moins équilibré et satisfaisant que War of the Arrows mais indéniablement très impressionnant, cette ambiance de rouleau compresseur belliqueux et sans demi-mesure finit par sonner le spectateur, qui ne pourra malgré tout pas nier qu’il en a eu pour son argent.


Note Born To Watch
Troissurcinq
L’Amiral (Roaring Currents / Myeong-Ryang)
De Kim Han-Min
2014 / Corée du Sud / 126 minutes
Avec Choi Min-Sik, Ryu Seung-Ryong, Ku Jin
Sortie le 6 juillet 2016 en DVD (AB Vidéo)

2Articles commentés

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  1. cercley Le 29 décembre 2016
    pour avoir un avis il faut au moins voir un morceau NON ? ?
  2. Nico Author Le 2 janvier 2017
    C'est toujours mieux… Vous faites référence aux 20 minutes manquantes de l'édition française ?

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