Le Réveil de la Force : la reconstruction d’un mythe

Attention spoilers ! Non, mais vraiment !

Depuis le 16 décembre de l’an 2015, c’est officiel : tout comme il est établi qu’en chaque Français sommeille un sélectionneur (on parle bien de football, et oui, c’est hors-sujet), chaque spectateur de Star Wars peut être en droit de juger si JJ Abrams est à la hauteur du mythe, de ces deux tables de Commandements que sont Un nouvel espoir (appelons-le La guerre des étoiles, ça ira plus vite) et L’empire contre-attaque. Depuis trois ans et le rachat de Lucasfilms par Disney, l’excitation a eu le temps de grimper parmi les millions de fans nostalgiques de la première trilogie, à nouveau excités comme s’ils avaient 8 ans d’entendre la nouvelle boss des lieux, Kathleen Kennedy, annoncer un retour aux sources pur et dur pour l’Episode VII.

Parce qu’il faut bien être honnête : tout le monde se fichait bien de savoir comment Anakin Skywalker était devenu Dark Vador. Et surtout, personne n’était vraiment heureux, au bout de trois épisodes de sinistre mémoire (même si le box-office semblait prétendre le contraire), de finalement le savoir. L’intrigue la plus importante, essentielle, la seule ayant tellement marqué les esprits qu’elle inspira des centaines de romans, jeux vidéo et BD (le fameux « univers étendu » pudiquement et brutalement balayé de la main par Disney), concernait bien la descendance de Vador, le devenir de la Force, bref, tout ce qui pouvait se passer après le pas-si-médiocre-mais-définitivement-pas-top Retour du Jedi.

Les monuments du passé

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Pour ceux en âge de se souvenir tendrement de la « vraie » trilogie, l’arrivée du Réveil de la Force sonne donc comme un impossible rêve devenu réalité. Même s’il ne faut pas se méprendre sur les véritables intentions du studio, qui compte bien capitaliser sur cette nostalgie (voir à ce sujet notre édito) pour inonder le marché de films Star Wars, l’Épisode VII remplit d’une certaine manière sa mission dès que le thème de John Williams retentit et que ces premiers mots s’inscrivent à l’écran : « Luke Skywalker a disparu ». Le pouvoir du mythe ainsi convoqué fait instantanément office de vortex temporel, et mâche une partie du travail, qu’on imagine pourtant titanesque, du réalisateur de Super 8 : même avec la pire des mauvaises fois, il est impossible de nier si l’on apprécie cet univers, que ces premières minutes provoquent quelque chose de l’ordre du jouissif.

Dans la vie comme dans la fiction, plus de trente ans se sont écoulés dans l’Épisode VII depuis que la Rébellion a triomphé de l’Empire. C’est un passé déjà lointain dans la saga, et le film d’Abrams prend largement en compte cet aspect pour justifier ses (innombrables) références à l’ancienne trilogie. La saga créée par Lucas prend ainsi durant tout le métrage des allures de vestiges savamment entretenus, interagissant avec le présent pour mieux souligner leur puissance évocatrice. En d’autres termes, Le Réveil de la Force tente, malgré un budget illimité et l’attrait des nouvelles technologies (qui autorisent paradoxalement à crédibiliser au maximum un look SF datant au départ des années 70), d’accomplir la tâche impossible de s’extirper de l’ombre d’un monument du genre, en plaisant à la fois aux « vrais » anciens fans, aux récemment convertis, et même à ceux, non négligeables, qui n’étaient pas même pas nés à la sortie de La Menace Fantôme (ouch). Il fallait indéniablement avoir la Force avec soi pour s’en tirer sans trop de dommages.

Nouveaux héros, même périple

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Pour réussir à maintenir cet équilibre, Abrams, Kennedy et les scénaristes Lawrence Kasdan (l’un des vrais grands architectes de la saga) et Michael Arndt ont fait un choix simple : limiter les risques au maximum, quitte à faire dans la redondance. Les trailers ont semé les indices de ce qui a rapidement ressemblé à une évidence : Le Réveil de la Force est un remake à peine déguisé de La Guerre des Étoiles. L’histoire tourne à nouveau autour d’un droïde (l’incroyable BB-8, décrit très justement par les critiques comme un Wall-E de l’espace) s’échappant avec des informations que veut récupérer l’Emp…, pardon, Le Premier Ordre, une force malfaisante qui a mystérieusement réussi à se construire une flotte identique à celle de l’Empereur et à construire une arme-planète plus grosse que l’Étoile Noire, juste parce que « Luke a disparu ». Trois personnages, deux hommes et une femme, se disputent aussi ces secrets et vont s’avérer essentiels pour faire triompher le bien. L’histoire débute sur une planète désertique, il y a une bataille sur une surface enneigée (là, c’est L’Empire contre-attaque), une Cantina de l’espace, un duel tragique au-dessus d’un précipice (tous les précipices sont tragiques dans Star Wars) et même un méchant casqué, à la voix trafiquée et qui trimballe un sacré trauma familial, qui répond à son maître uniquement par hologramme. Pour paraphraser Carole Bouquet dans Grosse Fatigue, « ça vous suffit ou il faut que je développe ? »

« S’il marque des points du côté des gentils, Le Réveil de la Force n’est pas loin de perdre pied lorsqu’il s’agit de recréer une menace crédible. «  Si cette intrigue en forme de jeux de miroirs amène avec elle son lot de symboles sur la passation du savoir, de fatalisme lié à cette impression que chaque génération reproduit les erreurs du passé (comme prévu, la famille Skywalker est au centre de tous les enjeux dramatiques), elle prive également Le Réveil de la Force d’un nécessaire frisson de nouveautés. Cela est surtout vrai après la fin du premier acte, quand la direction dans laquelle nous emmène Abrams devient limpide. La vraie originalité du script, qui se devait d’introduire un nouveau trio de héros, est de s’amuser à modifier leurs rôles en jouant avec les attentes du public. La révélation est ici Daisy Ridley, pétulante et expressive interprète de la jeune Rey, version féminine de notre cher Luke, débutant avec des rêves d’évasion sur sa planète Tat… pardon, Jaaku, avant de prouver sa valeur à la fois aux commandes du Faucon Millenium (réintroduit par une heureuse coïncidence, grâce à un gag impeccablement construit) et un sabre laser à la main. Cette aventurière fragile mais pleine d’allant est loin d’être une princesse en détresse, tout comme Finn, qui lui est… un Stormtrooper rebelle (et pas un clone, donc. Voilà qui va rendre les fans de la prélogie dingos). S’il occupe efficacement l’écran et démontre un vrai tempo comique – l’Épisode VII est aisément l’un des films les plus drôles de la saga -, John Boyega (Attack the Block) n’est sans doute pas aussi marquant dans ce rôle de soldat tourmenté que son acolyte rencontrée dans le désert. Le point noir réside dans la sous-utilisation d’un jovial Oscar Isaac, qui a manifestement calqué son interprétation du pilote d’élite Poe Cameron sur celle d’Harrison Ford, et s’avère peu présent durant l’acte central. Mais c’est normal : après tout, le vrai Han Solo fait lui aussi partie de l’aventure.

Derniers moments de gloire

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Même s’il est introduit sans fanfare au cours du passage le plus embarrassant du film (une course-poursuite dans les couloirs d’un cargo rempli de créatures en CGI et d’acteurs de The Raid), Harrison Ford est le vrai joker du Réveil de la Force. En rappelant qu’il est devenu de son plein gré le gendre de Vador, et pratiquement un frère pour Luke, Abrams redonne toute son importance au plus cool des contrebandiers de l’espace. Et le scénario lui donne la part belle dans l’intrigue comme dans l’action, la star, plus requinquée qu’on pouvait l’espérer, s’éclatant à aligner les punchlines et à shooter des figurants comme s’il avait à nouveau 30 ans (le fait d’avoir à ses côtés un Chewbacca, qui lui n’a pas vieilli d’un poil, aide beaucoup). Le réalisateur ne parvient malheureusement pas à ré-iconiser de la même manière l’autre grande revenante de cet épisode, Carrie Fisher. Les retrouvailles entre Solo et Léia sont il faut le dire aussi bien écrites qu’une bluette de Nicholas Sparks (« Tu as changé de coiffure ? », « Et toi, tu as la même veste ? », ce genre…) ; et l’actrice, qui s’est moyennement entendue avec la production, n’a plus la même flamme à l’écran, après quinze années à enchaîner les caméos plutôt que les grands rôles.

S’il marque donc logiquement des points du côté des gentils, Le Réveil de la Force n’est pas loin de perdre pied lorsqu’il s’agit de recréer une menace crédible. Déjà parce que la création d’une nouvelle Résistance (au lieu d’une Rébellion, notez la nuance) ET d’un nouvel Empire, conjointement à l’existence d’une République, entretient dès le départ la confusion – comment ce Premier Ordre a-t-il pu prospérer et acquérir son armée et ses vaisseaux ? Pourquoi la République est-elle absente du tableau, si elle soutient la Résistance ? Ensuite parce qu’aux côtés du général Nux (incarné par un Domnhall Gleeson constipé) et du grand manitou Snoke (une monstruosité digitale sortie d’un mauvais Marvel), le vilain Kylo Ren ressemble à une caricature de ce que Kevin Smith décrivait, pour parler d’Anakin Skywalker, comme une « emo whiny bitch ». En clair, un post-ado gothique et pleurnichard, qui dans le cas du méchant Kylo, a choisi le côté obscur parce que… ses parents sont gentils ? Abrams lui-même semble ne pas être dupe du côté pathétique de ce méchant boutonneux, incarné via de grands frémissements de narines par un Adam Driver qui aurait mieux fait de ne pas enlever son casque. Il suffit de voir comment un simple et cynique enchaînement de plans transforme par exemple ses crises de colère en grand moment de ridicule.

Grand spectacle et grandes promesses

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« Le terrain est ouvert pour améliorer l’ensemble, et s’éloigner si possible pour l’Épisode VIII de la structure de L’Empire contre-attaque. » Si le film connaît des fortunes diverses avec ses (nombreux) protagonistes, il faut lui reconnaître une efficacité manifeste de la façon de jongler entre leurs différentes présentations. La première demi-heure est ainsi un modèle d’exposition, concise, directe, distillant ses informations dans le feu de l’action, sans doute pour mieux faire oublier l’avalanche de coïncidences qui permet de faire avancer le scénario (essayez par exemple d’imaginer comment l’histoire aurait pu tenir debout, si Rey et Finn n’étaient pas tombés sur un cargo piloté par Han Solo). Abrams a tenu sa promesse de créer un univers plus tangible, en construisant en dur la plupart des décors, en privilégiant les tournages on location, et en ayant recours au bon vieux latex et aux animatroniques pour créer son bestiaire. Star Wars retrouve bien ce grain d’authenticité qui lui manquait terriblement. Abrams multiplie les mouvements d’appareils, les longs travellings qui dynamisent les scènes de dialogues, les décadrages au ras du sol, et conserve du début à la fin une forme de fluidité dans le montage qui rend ce Réveil dynamique au possible. Oubliés les pesants montages parallèles de tonton Lucas ! Il réussit même à emballer d’enthousiasmantes scènes de pure action, comme l’attaque des X-Wings sur la simili-cantina, ou la poursuite entre le Faucon Millenium et deux TIE-Fighters, dans le désert et à travers les ruines d’un Croiseur impérial. L’intense duel final en forêt, même s’il n’est pas soutenu par un John Williams des grands jours (seuls les rappels aux anciens thèmes marquent la mémoire, le film n’ayant même pas droit à un morceau du niveau de Duel of the Fates), fait aussi partie de ces moments de bravoure qui font battre un peu plus vite le petit cœur des fanboys.

Bref, il y a de quoi s’enthousiasmer durant les 135 minutes de cet épisode de transition, attendu comme le Messie et risquant donc d’être crucifié de la même manière, alors que le film plane loin, très loin au-dessus d’une Menace Fantôme. Abrams livre sans doute son meilleur film en termes de pure mise en scène, malgré un scénario qui comporte de nombreuses fautes de goût et d’aveux d’impuissance. Le côté trop familier d’une histoire poussant le bouchon jusqu’à se terminer exactement de la manière dont on l’imaginait (il y avait de quoi remplir un bingo en anticipant les 20 dernières minutes), handicape dans l’immédiat Le Réveil de la Force, qui invente plus timidement qu’il ne copie ses aînés. Avec une nouvelle esthétique établie, et des personnages qui vont pouvoir s’émanciper, le terrain est ouvert pour améliorer l’ensemble, et s’éloigner si possible pour l’Épisode VIII de la structure de L’Empire contre-attaque – les derniers plans laissent pourtant présager une bonne grosse phase d’apprentissage Jedi pour Rey. Là, peut-être, cette nouvelle trilogie commencera, en plus de nous divertir, à véritablement gagner sa place dans notre mémoire.

Bonus

Á quoi ressemblera Rogue One, le spin off attendu pour l’année prochaine ? Publikart fait le point.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq
Star Wars : Le Réveil de la Force (The Force Awakens)
D’Adam McKay
De J.J. Abrams
Avec Daisy Ridley, John Boyega, Harrison Ford
Sortie le 16 décembre 2015

2Articles commentés

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  1. Benjamin Le 18 décembre 2015
    Entretenir les vestiges (ça me fait penser au Super Destroyer craché dans les sables de Jakku) et non pas, si possible, le dépecer comme le ferait le vautour Disney sur sa proie à 4 milliards ou plus sobrement la trépidante Rey d'un vieux vaisseau abandonné contre quelque quarts de portions. Je partage beaucoup de ton point de vue sauf peut-être sur ce jeune ennemi dont on peut espérer encore un fort potentiel en terme d'évolution psychologique, il est déjà pas simple ce garçon !, et l'acteur me semble plus intéressant que celui qui incarnait son grand-père ado !
  2. Nico Author Le 18 décembre 2015
    Ah ça, être plus fascinant que Christensen ça va pas être compliqué (je l'ai revu récemment dans Croisades, il s'arrange pas niveau jeu avec l'âge, le gars). Mais tout de même, Adam Driver fait un pâle méchant dans cet épisode, il donne constamment l'impression d'avoir un gros complexe d'infériorité, et Abrams saisit toutes les occasion possibles pour le démystifier et le tourner en ridicule. Je crois que ça n'est pas un hasard si dans ma salle, une bonne part des spectateurs n'ont pu retenir un rire quant il a révélé son visage ou bredouillé ses explications sur ce "conflit entre lumière et côté obscur qui le déchire" (comme si on avait pas encore compris le principe).

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