Leatherface : et si on arrêtait le massacre ?

C’est l’histoire d’une improbable franchise horrifique, qu’aucun producteur depuis quarante ans ne veut laisser mourir. Massacre à la tronçonneuse, film matrice du cinéma d’horreur des années 70, et même du cinéma américain tout court, est certes un classique dont la renommée et le titre effraient même ceux qui ne l’ont pas vu. Mais par sa conception organique, sa dimension palpable de cauchemar fiévreux, sa folie imprimant la pellicule, c’est aussi une performance artistique impossible à reproduire ou à surpasser, en particulier pour le regretté Tobe Hooper, qui n’a jamais réussi à sortir de l’ombre de ce chef d’œuvre.

C’est à Hooper lui-même, d’ailleurs, et aux producteurs de la Cannon, que l’on doit la transformation de cet univers crasseux et effrayant en saga horrifique à rallonge. C’est lui qui réalise au mi-temps des années 80 un Massacre à la tronçonneuse 2 guignolesque et gore à souhait (soit l’inverse du précédent) avec un Dennis Hopper perché comme c’est pas permis. Deux suites bien plus fauchées suivront (avec de jeunes Matthew McConaughey et Renée Zellwegger), puis l’oubli, momentané, avant le remake officiel signé Marcus Nispel. Une tentative insolente de se mesurer à un classique, comme beaucoup de remakes des années 2000, mais pour un résultat au moins compétent, qui fait perdurer le mythe de « face de cuir » et sa famille de bouchers cannibales. Là aussi, deux autres films suivront, dont une préquelle, déjà, à jeter aux oubliettes.

Retours à la chaîne

Mais l’intégrité artistique a beau avoir déserté le paysage, la saga des Massacre… s’avère encore assez juteuse pour que les producteurs assèchent encore une fois, un peu plus, le filon. Enter Leatherface, une origin story aussi mal avisée qu’avait pu l’être cet étron sur la jeunesse d’Hannibal Lecter. La raison qui nous pousse à pencher encore un œil (blasé, disons-le clairement) sur le film, ce sont ses réalisateurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo, qui franchissent enfin le Rubicon vers Hollywood après avoir enquillé les projets sans lendemain du même style (un nouvel Hellraiser, Halloween 2, et bien d’autres encore). Le duo français a de la suite dans les idées, une envie d’en découdre avec leurs obsessions et une approche de l’horreur sans concession qui rend leur cinéma intrigant. Mais une fois encore, ils auraient dû assurer leurs arrières plutôt que de foncer tête baissée dans ce projet ni fait ni à faire.

« Le film patine sévèrement, surtout dans sa dernière bobine, pour justifier l’évolution de son personnage-clé. »

L’histoire se déroule donc des années avant le film de Hooper, dans une Europe de l’Est remaquillée en Texas profond. Avant d’être « Face de cuir », Jed est un jeune garçon élevé par une mère bien cinglée (Lili Taylor, à fond) et une famille détraquée qui lui offre une tronçonneuse et une victime impuissante pour son dixième anniversaire. Subtil, tout comme la scène suivante, où une jeune écervelée décide de suivre un garçon coiffé d’une tête de veau dans les bois (sic). Placé dans un institut psychiatrique par un shérif revanchard (Stephen Dorff, en service minimum), Jed s’en évade dix ans plus tard, en compagnie de deux autres barjos, d’une infirmière prénommée Lizzy (Vanessa Grasse) et d’une blonde psychotique. Leur cavale est un prélude aux premiers massacres…

Découpage à l’aveugle


Comme ce résumé le laisse penser, Leatherface fait planer le doute pendant une longue partie du métrage sur l’identité réelle de son bûcheron de l’extrême : l’attardé rondouillard, le beau gosse tourmenté et la petite frappe à la gâchette facile ? Maigre suspense au final, puisque derrière le choix louable de faire de ce huitième opus autre chose qu’un survival en rase campagne, pour viser l’horizon du road movie crado à la The Devil’s Rejects, demeure la nécessité de raccrocher cette histoire à une mythologie déjà écrite. Et le film patine sévèrement, surtout dans sa dernière bobine, pour justifier l’évolution de son personnage-clé et l’amener vers une destination connue de tous. Soyons clairs : ça ne fonctionne pas du tout, tant du point de vue physique que psychologique. Chaque décision prise par les protagonistes, qu’il s’agisse du shérif ou des évadés, semble découler d’un besoin arbitraire du scénariste de les placer dans telle ou telle situation. Et le charcutage intensif du montage par les producteurs n’excuse pas tout. Les scènes coupées visibles dans l’édition vidéo de Leatherface ne transforment pas le plomb en or, et une série B opportuniste et mal foutue en bijou incompris.

Reste la maîtrise visible des deux réalisateurs, qui en sont à leur quatrième film (dont un seul, au final, À l’intérieur, se révèle vraiment satisfaisant), pour emballer des moments gore particulièrement graphiques et jusquauboutistes. Leur volonté systématique de choquer sans vraie raison le spectateur (tiens, un peu de nécrophilie, oh, un handicapé défenestré) demeure assez puérile, et la direction d’acteurs, surtout les moins expérimentés, reste aussi un vrai handicap. À part les exégètes de la tronçonneuse texane et les fans énamourés du duo, on ne voit pas qui pourrait trouver son bonheur dans ce Leatherface, à envisager simplement comme un faux pas regrettable dans la carrière internationale de Maury et Bustillo.


Note Born To Watch

Deuxsurcinq
Leatherface
De Julien Maury et Alexandre Bustillo
2017 / USA / 90 minutes
Avec Stephen Dorff, Lili Taylor, Vanessa Grasse
Sortie le 2 janvier 2017 en DVD et Blu-ray (Metropolitan)

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