L’Édito de Nico : un remake, et ça repart !

La leçon douloureuse apprise à l’occasion de Total Recall et Robocop ne leur a pas suffi. La filmographie de Paul Verhoeven continue d’être revisitée avec ardeur par les studios hollywoodiens : après plusieurs années de silence radio, le projet de remake du fabuleux Starship Troopers a refait surface la semaine dernière, à la grande consternation des fans du film de 1997. Les producteurs Neil Moritz (Fast & Furious, xXx, et même Total Recall, c’est dire le niveau) et Toby Jaffe ont acquis les droits de l’histoire, et confié au duo Mark Swift et Damian Shannon, responsables d’un autre remake (Vendredi 13) et d’une adaptation de série télé (Alerte à Malibu), le soin de pondre un nouveau scénario « plus proche du roman d’origine de Robert Heinlein, Étoiles, au garde-à-vous ! ». Aucun signe rassurant à l’horizon, donc, surtout lorsqu’on sait que l’orientation du projet, « moins drôle, plus sérieux », évacuerait tout le côté satirique sophistiqué qui avait fait la force de l’original… et suscité une levée de boucliers critique contre Verhoeven, accusé purement et simplement de fascisme (alors que le cinéaste a grandi durant l’Occupation de la Hollande…).

« Qu’importe le contenu, seul compte le titre, l’enseigne clignotante, qui activera les souvenirs plus ou moins éclairés du public des multiplexes au moment de l’achat des billets. »

Le plus triste dans cette histoire, n’est pas que des producteurs connus pour des films d’action décérébrés viennent ternir l’image d’un chef d’œuvre immaculé. Une pelletée de suites direct-to-video, où cachetonnait Casper Van Dien, de longs-métrages (pauvrement) animés et de jeux vidéo de seconde zone n’a pas suffi à effacer de notre mémoire le souvenir de ce mastodonte de la science-fiction, clairement en avance sur son temps, techniquement et thématiquement. Verhoeven, qui avait bénéficié d’une liberté inespérée sur ce film, alors qu’il sortait du bide carabiné de Showgirls (le studio connaissait alors une valse de personnel en haut de la chaîne, selon le metteur en scène) avait poussé le bouchon de la provocation jusqu’à s’inspirer des travaux de Leni Riefenstahl, égérie du nazisme, pour établir une analogie avec l’Amérique va-t-en-guerre des années 90. Starship Troopers était précieux, parce que derrière le spectacle pyrotechnique et visuel, il était évident que l’audace indécente du propos tenait de l’anomalie. Un tel film serait inimaginable dans une Amérique post-11 septembre.

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L’annonce d’un remake n’a rien de surprenant dans le contexte actuel. Starship Troopers est juste le dernier maillon en date d’une longue liste de projets de reboots et réappropriations de franchises, dont Hollywood s’empare avec une frénésie qui laisse perplexe. Qu’un nouveau Jumanji, ou un autre Ghosbusters arrive sur nos écrans, après tout, où est le souci ? Aussi chéris du public soient-ils, ces univers-là sont ouverts à la réinterprétation. Mais lorsqu’on touche à une œuvre aussi spécifique, par son histoire et son discours, que Starship Troopers, un vrai problème sémantique se pose. Selon Toby Jaffe, « Verhoeven a fait de son film une critique du fascisme, tandis que Heinlein écrivait avec la perspective de quelqu’un qui avait servi durant la Seconde Guerre mondiale. Vous voyez, le fascisme de l’un peut être le patriotisme de l’autre… ». On est pas là dans une problématique ridicule autour du sexe de chasseurs de fantômes, mais bien dans un combat idéologique qui ne dit pas son nom. Film culte, mais qui est toujours resté en travers de la gorge de l’industrie (comme Showgirls, d’ailleurs), Starship Troopers passerait sous cet angle à la moulinette « politiquement correcte » de la photocopieuse formatée pour les ados. Le remake ne garderait du roman que sa dimension outrageusement militariste, son ambiance de spectacle intersidéral. Exit le casting de sitcom transformé à dessein en chair à canon (1), le double discours sur l’ingérence politique délirante d’un État / Fédération (rappelez-vous, dans le scénario, les fameux « bugs » ne font que répondre à l’invasion terrienne)… Il est facile d’imaginer un futur Starship Troopers avec Vin Diesel en Johnny Rico blagueur et musculeux démontant au bazooka des hordes d’aliens, des soldats se sacrifiant pour l’amour de leur petite famille comme dans le World Invasion : Los Angeles aussi produit par Moritz.

Dans sa fièvre de rentabilité, Hollywood ne pense désormais qu’en terme de « propriété intellectuelle » : qu’importe le contenu, seul compte le titre, l’enseigne clignotante, qui activera les souvenirs plus ou moins éclairés du public des multiplexes au moment de l’achat des billets. C’est ce qui pousse les studios à greenlighter des remakes de The Thing ou Scarface, conspués lors de leur sortie en salles, mais qui ont acquis depuis une aura génératrice, pensent-ils, de billets verts. Le résultat est le plus souvent terne, sans risque et sans ambition, et synonyme d’échec en salles. Qu’importe, pour Moritz et Jaffe : il faut redonner à Starship Troopers la dimension patriotique et héroïque qui lui manquait. Quitte à rejouer au premier degré, au risque évident du ridicule, le space-opéra dément d’un cinéaste caustique et enragé…

(1) Rappelez-vous, à ce niveau, de l’idée de génie de Verhoeven, qui consistait à faire de Neil Patrick Harris, enfant-star de la sitcom Dr Doogie, un simili-officier SS chargé de torturer l’adversaire alien pour comprendre leur stratégie…

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