Line of Fire : des hommes et des flammes

par | 3 octobre 2018

Boudé par le public US, Line of Fire fait pourtant partie de ces films yankees à 200 %, évoquant de manière intime et spectaculaire le courage de ses pompiers.

Pour qui aurait suivi la carrière du réalisateur Joseph Kosinski, la découverte de Line of Fire (retitrage « francisé », avouons-le pas si bête, du Only the brave original) a de quoi surprendre. L’architecte de formation spécialisé à ses débuts dans la modélisation 3D et les CGI, s’est fait connaître pour deux blockbusters, Tron l’héritage et Oblivion, dont l’attrait reposait essentiellement sur leur impressionnant production design et la volonté manifeste de créer des mondes science-fictionnels autonomes, à l’écrasante puissance visuelle. Avec Line of Fire, Kosinski se frotte cette fois au réel, au « terreux », même, avec la reconstitution d’une dramatique histoire vraie, celle des pompiers de Granite Mountain et de leur lutte contre un incendie qui menaçait la ville de Yarnell en 2013. Sanctionné d’un bide aux USA, le film est sorti chez nous en e-Cinéma, ce qui n’empêchera pas Kosinski de rempiler pour un nouveau gros projet « réaliste » attendu, à savoir Top Gun 2 : Maverick avec Tom Cruise.

Feux intérieurs

L’aventure est conçue pour le format Imax, et fait la part belle aux grands espaces, à des visions dantesques de feux de forêt et d’arbres s’abîmant dans des falaises brumeuses, magnifiées par la photo élégiaque et solaire de Claudio Miranda, oscarisé pour L’odyssée de Pi. Mais Line of Fire ressemble moins à un Backdraft montagnard qu’à un grand mélodrame fortement teinté d’Americana. Une célébration des « braves » soldats du feu, qui n’ont jamais autant mérité cette dénomination. La division des « Granite Mountain Hotshots » est en effet commandée d’une main de fer par Eric Marsh (un touchant et tourmenté Josh Brolin), bourreau de travail obsédé par l’examen de passage qui permettra à lui et ses hommes d’être considérés comme de vrais professionnels du métier. Une discipline militaire règne dans ce département créé pour maîtriser les feux de forêt qui entourent leur petite ville d’Arizona, même si Marsh ne peut s’empêcher de prendre sous son aile Brandon (Miles Teller), secouriste junkie sans emploi qui veut se racheter une conduite.

"Avec son imagerie virile, ses vacheries de vestiaire, ses familles inquiètes, Line of Fire pourrait tout aussi bien être la chronique de soldats engagés dans la guerre en Irak."

Les mois et les interventions se succèdent dans la vie de la caserne, ce qui donne l’occasion au casting étincelant rassemblé de briller dans des rôles plus ou moins ingrats : Jeff Bridges cabotine comme un damné en big boss amateur de country, Jennifer Connelly dévore avec envie son rôle d’épouse délaissée, Taylor Kitsch réactive son charisme de mauvais garçon découvert dans Friday Night Lights en pompier vantard… Avec son imagerie virile, limite beauf, de good ol’ boys héliportés d’un feu à l’autre entre deux barbecues et vacheries de vestiaire, ses familles inquiètes, Line of Fire pourrait tout aussi bien être la chronique d’une escouade de soldats engagés dans la guerre en Irak. L’analogie est transparente, parce que c’est l’effet recherché par Kosinski et ses scénaristes : assimiler le courage de ces pompiers projetés au cœur du brasier à celui des soldats engagés dans les guerres menées par l’oncle Sam. La « ligne de feu », si elle est omniprésente à l’image et dans les compositions visuelles du cinéaste, qui la décline sous des angles surprenants, prend ici de multiples sens.

Un climax brûlant

Bien sûr, si l’histoire des « Hotshots » a été portée à l’écran avec autant de soin (et de budget) et de talents devant la caméra, c’est parce qu’elle s’est mal terminée. Le soin avec lequel le film s’appesantit sur la vie et le parcours de ses héros, qui font chacun face à des dilemmes et des choix de vie on ne peut plus normaux, prend une dimension différente une fois que Kosinski en arrive au climax attendu : un large incendie qui va prendre toutes les brigades impliquées de court. Le professionnalisme enjoué des personnages de Line of Fire se heurte dans ces ultimes moments à une force terrible implacable, un destin en marche que le film choisit de symboliser lourdement à travers l’image d’un ours en flamme courant à travers la forêt.

Impossible à ces moments de ne pas avoir une pensée pour tous les pompiers qui ont bataillé ces derniers mois dans la fournaise californienne pour empêcher leur région de devenir une terre calcinée. Impossible aussi de retenir une larme quand la somme des individualités rassemblée dans la brigade, présentées de manière aussi synthétique (la plupart d’entre eux sont de simples visages en arrière-plan) que longuette (il faut près d’une heure et demi pour en arriver là), fait face à la tragédie, et emporte avec elle les sourires de toute une communauté. Line of Fire touche alors au but de la manière la plus pudique et la plus terrassante possible. Ces pompiers- là étaient peut-être de joyeux rednecks adeptes de plaisirs simples, mais ils n’en restaient pas moins des hommes fragiles face à une Nature impitoyable.