L’Oracle : l’aventure du scalpel

par | 26 novembre 2018

L’Oracle, avec Ben Kingsley, est une fresque historique qui remonte aux origines de la médecine. Complexe et soigné, le film a attendu deux ans avant d’arriver chez nous.

L’Oracle, film allemand à gros budget (36 millions d’euros tout de même), signé Philipp Stölzl (The Expatriate) a rencontré un beau succès en Allemagne et en Espagne au moment de sa sortie sur grand écran… en 2013 ! Cette superproduction est l’adaptation du best-seller Le médecin d’Ispahan de l’auteur américain Noah Gordon, spécialisé dans le monde thérapeutique, qui revient ici aux origines de la médecine. L’acteur britannique Sir Ben Kingsley est chargé d’incarner Avicenne, qui durant le 11e siècle, dans l’ancien Ouzbékistan, a posé les premiers piliers de la médecine moderne, tout en enseignant également la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, l’alchimie ou en bien encore la musique. Que ceux qui s’étonneraient de voir à nouveau l’acteur avec du khôl sur les yeux interpréter un personnage oriental, ne se méprennent pas. Cet interprète, passionné de Shakespeare, estime que « L’Oracle est une tragédie qui favorise l’élévation des esprits, ce qui est vital aujourd’hui. » Nous ne sommes pas ici en présence d’un nouveau Prince of Persia de sinistre mémoire, mais bien d’une histoire à portée mythique, aux thèmes intemporels.

À la recherche du plus grand médecin de tous les temps

Existe-t-il un genre de la fresque médicale ? La question, quoique étrange, mérite d’être posée aux vues de l’importance historique du sujet, romancé certes, mais proposé avec sérieux par L’Oracle. En opposant l’obscurantisme du monde occidental au Moyen-Âge à la lumière de l’Orient, véritable berceau du progrès scientifique à cette époque, le film s’aventure sur un terrain peu exploré et intrigant. Dans une Angleterre sombre et décimée par un mystérieux « mal de côté », un jeune orphelin nommé Rob (l’acteur britannique prometteur Tom Payne, dont c’est le premier rôle-titre et qui apparaît dans la saison 6 de The Walking Dead) rencontre Bader (l’excellent Stellan Skarsgard, MelancholiaMillenium), un « barbier » itinérant qui propose quelques soins rudimentaires dans les villages et devient son disciple. Devenu grand, il assiste à l’opération de la cataracte de son maître par un médecin juif. Lorsqu’il demande au médecin d’où il tient son précieux savoir, il lui parle des enseignements d’Avicenne. Aussitôt, il décide de traverser la planète pour devenir l’élève du plus grand savant de tous les temps.

"L’Oracle regroupe tous les éléments d’un film d’aventure « à l’ancienne », avec une mise en scène très soignée, mais plutôt conventionnelle."

En chemin, comme dans tout bon film d’aventure, il croise l’amour, en la personne de Rebecca (Emma Rigby, Cartel), une jeune espagnole embarquée dans un mariage forcé. Avicenne vit dans le royaume du sultan Schah Ala ad-Daula (un surprenant Olivier Martinez, enfin dans un bon rôle ailleurs qu’à la télé), un tyran mais aussi un progressiste, qui fait cohabiter dans une paix fragile les musulmans et les juifs dans une cité-école particulièrement ouverte aux sciences. Cette délicate harmonie est menacée par la venue de religieux obscurantistes (qui rappellent, assez lourdement, ceux d’aujourd’hui) qui voient d’un très mauvais œil la présence de juifs dans la société et les travaux d’Avicenne, considérés comme impurs.

Une grande richesse de traits

Derrière la splendeur des paysages du film, tourné en partie en Écosse et au Maroc, se cache une histoire complexe par bien des aspects, où les questions morales et religieuses s’entrechoquent jusqu’à une inévitable confrontation. La question centrale, cruciale même, reste celle de l’autopsie d’un corps humain pour en découvrir les secrets. Une pratique qui s’oppose alors à toutes les doctrines qui fondent les sociétés modernes, autant en Occident qu’en Orient. Mais comment aurions-nous pu assimiler autant de connaissances sans commettre cet « ultime blasphème » ?

L’Oracle regroupe tous les éléments d’un film d’aventure « à l’ancienne », avec une mise en scène très soignée, mais plutôt conventionnelle et désuète, prenant ainsi le risque d’ennuyer une partie de son audience, pendant qu’elle réjouira les amateurs d’un genre trop peu représenté au cinéma. Heureusement, les différents décors conçus en studios, comme les extérieurs, sont visuellement exceptionnels, et font preuve d’un soin minutieux. De la ville d’Ispahan au milieu du désert à la maison d’Avicenne, en passant par le Londres médiéval, le film s’appuie sur les couleurs, les costumes et la lumière, aussi bien pour souligner les différences culturelles de ces lieux, que pour distinguer les différents groupes de personnages à travers leurs tenues. L’Oracle, qui aurait à ce titre aurait mérité une sortie en salles, se montre à la hauteur de ses ambitions : une fresque médicale complexe et romanesque, qui nous dépayse tout en nous éclairant sur une époque captivante. Bien que le film se suffise à lui-même, il donne envie d’en savoir plus sur le personnage d’Avicenne, qui reste au second plan, et sur l’homme qu’il a été.

Le site officiel de Noah Gordon qui présente les œuvres du romancier.